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Quels sont les domaines dans lesquels l'informatique renouvelle
les enjeux de l'indépendance ? Naturellement, il nous faut
conduire des politiques industrielles appropriées dans les secteurs
essentiels : informatique lourde, petites et moyennes machines,
logiciels, transmission, satellites, lanceurs et composants.
Les actions menées par les pouvoirs publics et les industriels
ont, dans la plupart de ces champs d'activités, permis à la France
d'occuper des positions qui lui laissent l'avenir ouvert. Dans certains
d'entre eux, cet avenir est plus certain ; dans d'autres, il faudra
encore quelques années pour mesurer la réussite. Mais aucun des
domaines essentiels à notre autonomie industrielle n'a été négligé
et, de ce fait, les espoirs sont permis.
Je voudrais mentionner un second point qui est moins généralement
perçu et qui me paraît fondamental. Il tourne autour de ce que,
dans leur jargon, les spécialistes appellent la « normalisation
». Je vais partir d'un exemple pour faire comprendre de quoi
il s'agit.
S'il n'y a pas de normalisation des interfaces, c'est-à-dire
des possibilités pour une machine d'entrer en communication avec
une machine généralement quelconque, venant d'un autre producteur,
toutes les machines d'un même producteur communiqueront entre elles
aisément mais des machines, mêmes voisines, venant de producteurs
différents seront incompatibles. Une machine située dans une tour
de la Défense pourra communiquer sans problème avec une autre, localisée
à Conakry ou Mexico, si elles proviennent du même constructeur ;
mais elle sera muette par rapport à celle de la tour voisine, si
celle-ci appartient à l'univers d'un autre fournisseur. Il serait
grave que de nouvelles frontières de l'intellect soient réparties
au gré des politiques de marketing de tel ou tel constructeur. Il
est donc essentiel, à travers les réseaux de communication à terre,
mais aussi à travers les satellites, d'imposer des procédures de
communication de bout en bout, qui assurent une libre circulation
de l'information et évitent ces frontières artificielles.
Il y a également une action à mener dans ce qu'il est convenu
d'appeler les « banques de données ». Ce sont,
comme vous le savez, des stocks d'informations universellement accessibles,
grâce à des ordinateurs et à des terminaux. Je voudrais, là aussi,
vous donner deux exemples, qui illustrent mon propos.
Dans une grande école, les séries statistiques retraçant les
mouvements de l'épargne au XIXe siècle, sur lesquelles travaillaient
les étudiants venaient les unes d'une bande magnétique qui était
dans leur cave, les autres directement d'Houston. Ces statistiques
étaient passionnante mais, à les regarder de près, il y avait quelque
chose qui ne collait pas ; une fois analysées le raisons de ce mystère,
nous nous sommes aperçus que les Américains ne comprenaient pas,
dans les épargnes, les épargnes institutionnelles : l'action de
la Caisse des dépôts ne figurait donc pas dans les informations
retenues; les catégories logiques qui avaient servi pour cet inventaire
étaient celles d'un monde qui ignorait l'univers de la Caisse des
dépôts et qui donc, pour la France, étaient inutilisables.
Un autre exemple m'avait frappé : j'avais vu travailler sur
des « terminaux » des historiens qui interrogeaient
une banque de données américaine sur la Révolution française. Cette
banque était très fournie sur la Convention mais, étrangement, tous
les renseignements obtenus relevaient d'une interprétation typiquement
soviétique. Vraisemblablement, compte tenu des prix soviétiques,
il avait paru avantageux à cette banque américaine d'acheter un
stock d'informations en Russie.
Il me semble qu'il y a là un risque d'aliénation culturelle.
Dans un tel domaine, les mémoires collectives sont aux racines mêmes
de la vie intellectuelle : elles concernent le passé mais conditionnent
l'avenir. Entendons-nous : il ne s'agit pas de faire du chauvinisme
intellectuel. Ce n'est pas un péché de recourir à des banques de
données américaines, lorsque celles-ci sont en avance et qu'elle
fournissent des informations sur la résistance des matériaux ou
les formules chimiques. Mais il faut distinguer cette information,
apatride, et celle qui, traitant des sciences de l'homme, doit être
répertoriée dans des nomenclatures répondant à notre civilisation
et à notre culture nationale. Des efforts sont actuellement consentis
pour monter ces banques de données.
Quelle société va susciter l'informatique ou, plutôt, avec
l'informatique, quelle société allons-nous fabriquer ? Deux tendances
lourdes encadrent cette interrogation. La première est l'évolution
séculaire de la population active : aux États-Unis, en 1900, 35
% de la population active travaillait dans l'agriculture ; aujourd'hui
4 %. C'est-à-dire qu'avec 4 % de main-d'œuvre agricole, les Américains
nourrissent leur population (et une partie des consommateurs de
l'Union soviétique).
La population industrielle a culminé en 1950 avec 40 % de
la main-d'œuvre active. À cette époque, le secteur « information »
atteignait moins de la moitié du secteur industriel. Il en est aujourd'hui
le double. Dès aujourd'hui, en France, l'agriculture occupe 11 %,
l'industrie 40 %, les services 49 %, de la population active. La
deuxième tendance est, sans doute, la fin de l'avantage décisif
de la « mega-entreprise ». Depuis la Libération,
la compétitivité française s'est appuyée sur la concentration de
grands ensembles industriels, commerciaux, bureaucratiques. Eh bien,
les nouvelles technologies, et la constatation des phénomènes d'entropie
gestionnaire dans la conduite de grands ensembles redonnent de nouvelles
chances à la petite et moyenne entreprise. Ceci se manifeste d'ores
et déjà au Canada, sur la côte ouest des États-Unis, en Italie et
en France.
En fait, la nécessité de maintenir et d'accroître la productivité,
de lutter contre le sous-emploi, dans une atmosphère de remise en
cause des anciennes valeurs (notamment celles liées aux disciplines
de travail), au profit de désirs accrus d'enracinement, d'autonomie
et, en même temps et contradictoirement, de sécurité nous contraint
à faire vivre ensemble des secteurs à vocation et à structures très
différentes.
En gros, la société va tendre à s'organiser autour de trois
étages (ceci est une typologie, et naturellement il y aura beaucoup
d'interstices) : de très grandes entreprises restant liées à la
loi des rendements croissants - on n'a pas encore inventé les centrales
atomiques de poche - vouées à la rationalisation et à la productivité
maximale ; de petites unités performantes ouvrant la voie à l'innovation,
aux nouveaux produits, aux nouvelles consommations, et dont la règle
restera la compétitivité, la combativité, le goût du risque et la
quête du profit maximal ; et puis, un immense « ventre »,
croissant, de services publics, de coopératives, de mutuelles, d'associations,
groupes décentralisés moins soucieux de rendements économiques et
financiers, mais fortement consommateurs de main-d'œuvre et dispensateurs
de ce que, depuis Ivan Illich, il est convenu d'appeler des « aménités ».
Ainsi, la scène sociale traditionnelle tend et tendra à se
désarticuler au fur et à mesure du passage de la société industrielle,
organique, à la société d'information qui, par nature, est polymorphe.
Les rivalités n'opposeront plus deux classes sociales, structurées
par leur insertion dans les processus industriels, mais une infinité
de groupes mobiles, conditionnés par la diversité de leurs appartenances
et de leurs projets. Une telle société court dans le présent de
sérieux risques de schizophrénie mais, surtout, elle devient totalement
imprévisible. Les grilles traditionnelles d'interprétation et de
prévision, la libérale, la marxiste, contemporaines de la société
de production, sont remises en cause par son dépassement.
L'horizon libéral, la société postindustrielle, l'horizon
marxiste, la société sans classe, supposent l'un et l'autre des
sociétés unifiées, consensuelles et culturellement homogènes. Or,
il me semble - ceci est une hypothèse - que la société d'information
ne sera pas une société froide et apaisée. Elle sera remplie de
conflits ; mais la source et les enjeux de ces conflits se déplaceront,
s'élargiront à la société tout entière. Sans doute continueront-ils
à se manifester dans l'entreprise ; mais leur détonateur tend à
émigrer progressivement vers d'autres types d'affrontement : entre
générations, du fait même de la rapidité du changement, entre homme
et femme, eu égard à l'appétit d'égalité, autour des problèmes de
la ville et de l'environnement, autour de la santé, autour de l'éducation.
Ces mouvements sont si bien perçus que la vie politique contemporaine
est aujourd'hui, d'une certaine façon, une course à leur captation.
Ce qui fait l'imprévisibilité d'une société d'information, c'est
que les conflits ne portent plus seulement sur la répartition des
fruits d'une activité régie par des valeurs communes, mais sur ces
valeurs elles-mêmes. Les luttes sont celles qui découlent d'un désir
de s'approprier les matrices où se déterminent et où se véhiculent
ces valeurs : les matrices culturelles. C'est une lutte pour l'appropriation
des matrices culturelles : familles, instruments de formation, éducation,
et grands media (presse, radio et télévision).
Comment pourra survivre une société aléatoire, qui se façonne
au jour le jour à travers d'innombrables paris croisés ? Il y a,
me semble-t-il, deux pistes de réponse à une telle interrogation
: une plus grande souplesse et une grande intelligence. La plus
grande souplesse - et je serai bref car ce n'est pas notre propos
d'aujourd'hui - suppose une redéfinition progressive du rôle de
l'Etat, des collectivités et des individus, redéfinition favorisant
l'initiative et la responsabilité croissante, au détriment de l'« État-providence »
et de ses grands appareils bureaucratiques.
Le défi ultime, en fin de compte, le défi de l'informatique,
est donc celui porté à l'intelligence et à la créativité, à ce qui
donne du sens dans une société. Personnellement, je ne suis pas
pessimiste sur l'issue de ce défi. Il a été dit que n'est informatisable,
dans une culture, que qui est automatisable, c'est-à-dire tout sauf
1'essentiel. À terme, point ultime de rationalisation de l'objectif
et du quantifiable, l'informatique peut être, pour l'inventivité,
moins un risque de sujétion qu'un outil de libération, un peu comme
l'a été la photographie pour la peinture.
En réalité, temps de travail allégé, déterminisme assoupli,
nécessité de nous inventer à neuf, n'est-ce pas, plus encore qu'à
des contraintes, à des marges de liberté accrue que nous confronte
l'informatisation de la société ? Et l'angoisse qu'elle suscite
ne suggère-t-elle pas qu'aujourd'hui nos sociétés ont encore plus
peur de la liberté que de la contrainte ?
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