La Révolution Informatique - Sommaire
Simon Nora
Où nous mène
l'informatique ?
mai 1983
 
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UNE DOUBLE RÉVOLUTION
CROISSANCE ET EMPLOI
NORMALISATION ET BANQUES DE DONNÉES
 


  L'informatisation, c'est, après l'imprimerie, le chemin de fer, l'électricité, la rencontre d'une nouvelle technologie et d'une société. Mais, à la différence de l'électricité, l'informatique ne traite pas, ne véhicule pas un courant inerte mais des informations, c'est-à-dire des savoirs et des pouvoirs. C'est dire qu'il n'y a pas d'autonomie de l'informatique. Celle-ci ne prend de signification que par le type d'accueil que lui fera la société ; que lui feront donc une sociologie, une politique et une culture. Dans le couple « informatique et société », ce qui compte c'est essentiellement la capacité de cette dernière, de la société, à conduire et à maîtriser la première, l'informatique.
 Dès lors, les questions utiles me paraissent être les suivantes : quelle révolution technique apporte l'informatique ? En quoi change-t-elle le type de croissance de l'économie, le niveau et la nature de l'emploi ? Modifie-t-elle le rapport de forces entre les nations ? Apporte-t-elle une novation dans les conflits à travers lesquels se façonne notre civilisation ?

 

  Une double révolution
 


 Et d'abord, la révolution technologique. En fait, il s'agit d'une double révolution, ou plus précisément d'une révolution au carré : celle concernant d'une part les ordinateurs, et celle touchant d'autre part les transmissions.
  Les ordinateurs, ces machines logiques destinées à traiter l'information, sont passés en moins de dix ans d'une phase élitiste à un usage de masse. En 1970, 80 % du parc d'ordinateurs étaient localisés dans vingt-cinq grandes entreprises. Ces machines étaient alors encombrantes, coûteuses, d'un langage hermétique, accessible aux seuls spécialistes. Il existe aujourd'hui des machines de toutes les tailles, d'un prix à la portée de petites entreprises, de membres de profession libérale et d'un ménage.
 De leur côté, les télécommunications connaissent une osmose croissante entre des modes de transmission naguère cloisonnés, qui transmettaient ici des images, des graphiques, des photos, là des sons, des paroles, des chansons, ailleurs encore des données, des informations, des chiffres. Or leurs véhicules, la radio, le téléphone, la télévision se rapprochent et se confondent grâce à ce que les techniciens appellent une « numérisation croissante des signaux . Ils peuvent être branchés les uns sur les autres et interconnecter des ordinateurs.
 Le facteur commun de cette double révolution réside dans le progrès foudroyant des microprocesseurs, ces petites puces de silicium, grandes comme un ongle de la main et comportant un nombre inimaginable de circuits logiques. Le rapport prix/densité de ces composants a été multiplié par dix mille en vingt ans et les spécialistes pensent qu'un progrès de même ordre peut encore se reproduire dans les décennies a venir.
 Prenons quelques illustrations des performances ainsi permises. Il y a moins de cinq ans, les automatismes destinés à améliorer le fonctionnement d'une automobile auraient exigé, par leur volume, un tracteur pour leur transport, et auraient coûté cinq fois le prix de l'automobile. En moins de cinq ans, la miniaturisation et la baisse des prix font qu'aujourd'hui on peut mettre cette quincaillerie à l'intérieur du capot et qu'elle coûte moins de 5 % du prix du véhicule.
 Un exemple concernant les mémoires : aujourd'hui l'annuaire téléphonique d'un gros département français, mettons les Yvelines, peut tenir dans une bulle de trois mm3. Dans quelques années, un support inférieur à un cm2 contiendra en mémoire dix mille livres de quatre cents pages.
 Un dernier exemple touchant les capacités de calcul : un cerveau humain est composé d'environ dix milliards de neurones. Pour obtenir un ordinateur doté du même nombre d'unités fonctionnelles, en 1945, il aurait fallu une machine de la taille de la ville de Paris, consommant autant d'énergie que le réseau du métro; en 1955, les mêmes performances eussent été atteintes par un appareil ayant la dimension de l'Opéra; en 1965, d'un autobus; en 1975, d'un poste de télévision et, avant quelques années, l'intégration à grande échelle fera que ces dix milliards d'unités binaires pourront être contenues dans un appareil plus petit que le cerveau humain, dont les sources énergétiques seront une pile électrique de lampe de poche.
 De telles mutations technologiques vont accélérer le progrès dans trois directions. Un développement des automatismes, des robots, insérés dans les processus de production industrielle. Des petites machines autonomes très performantes et peu onéreuses. Des réseaux délibérément conçus comme des architectures informatiques. Les satellites seront le point d'orgue de cette construction de systèmes reliés les uns aux autres: ils pourront, avant deux ou trois ans, assurer un énorme trafic téléphonique, transmettre quatre ou cinq chaînes de télévision et permettre d'énormes basculements de fichiers de pays à pays, de continent à continent.
 À partir de ces progrès, les ordinateurs se prêteront à toutes les configurations, à tous les branchements. Ce seront des mécanos à la disposition des entreprises ou des organisations, et dont les effets sur les structures seront neutres. Il y a dix ans, ces ordinateurs impliquaient un style de gestion lourd et centralisé parce qu'ils étaient eux-mêmes volumineux et rigides. Je ne dis pas que les nouvelles technologies vont automatiquement fabriquer de la décentralisation et de l'autonomie. Mais elles ne s'y opposeront plus. C'est à l'homme qu'il appartiendra de déterminer s'il veut utiliser ou non ces latitudes.
 Je passe sur les applications : robotique, conception assistée par ordinateur qui modifiera la structure et le mode de travail des bureaux d'ingénieurs, bureautique qui modifiera le traitement de texte et son expédition à l'intérieur des grandes unités, courrier électronique, journaux à domicile, banque de données, enseignement assiste. En réalité, nul ne peut prédire aujourd'hui les applications largement répandues- et celles qui resteront au niveau du laboratoire. C'est le marché qui en décidera. Retenons simplement que le facteur commun à toutes ces innovations est essentiellement, pour ce qui concerne la conduite de l'économie, un saut important de productivité et, pour ce qui concerne la vie des sociétés, le fait que l'informatique véhicule de l'information, et que l'information c'est le centre nerveux de toutes nos civilisations.

 

 

 

Croissance et emploi

 


 Quel type de croissance et d'emploi accompagnera cette informatisation croissante ? Quelles conséquences entraînera ce progrès de la productivité ? Il y a deux méthodes pour tenter de répondre : l'une partielle et l'autre que je crois meilleure. L'une consiste à s'interroger, à travers des études monographiques, sur les emplois « détruits » par ces nouvelles technologies, sur les emplois nouveaux que ces nouvelles activités susciteront - et ils seront nombreux - et puis à tenter d'évaluer le solde de ces deux mouvements.
 Cette approche est utile mais à beaucoup d'égards insuffisante. Elle focalise l'attention sur la partie émergée de l'iceberg, pas sur la partie la plus significative les progrès de productivité doivent être replacés dans la problématique d'ensemble qui conditionne la croissance, dans un pays anciennement industriel et de taille moyenne comme le nôtre.
 En réalité, notre croissance dépend aujourd'hui d'un réaménagement fondamental de la division internationale du travail. Naguère les pays en voie de développement fournissaient d'abondance des matières premières et de l'énergie bon marché, tandis que nous bénéficiions, en Europe notamment et aux États-Unis, de la rareté du savoir-faire industriel.
 C'est l'inversion de ces deux facteurs, c'est-à-dire le coût croissant de nos approvisionnements et la prolifération des centres possédant ou acquérant un savoir-faire industriel qui, en fait, est à la racine du ralentissement de notre croissance.
 Tout point supplémentaire de croissance, à un degré de compétitivité déterminé, provoque du côté du commerce extérieur des réactions qui en limitent le développement. Je vous donne quelques chiffres qui constituent des ordres de grandeur, et encadrent le raisonnement qui nous permettra de discuter tout à l'heure. Nous avons connu des croissances de l'ordre de 6 % dans toute la période de l'après-guerre ; depuis 1973, notre croissance est de l'ordre de 3 %. Grosso modo, un point de croissance équivaut à cent mille emplois ; il faudrait donc environ quatre points de croissance pour nous rapprocher d'un emploi plus satisfaisant. Or compte tenu de la compétitivité de l'économie française par rapport à ses concurrentes, un point de croissance au-delà de 3 % provoque, au moins, dix milliards de déficit. Ce qui limite la croissance aujourd'hui, ce n'est pas l'incapacité des pouvoirs publics à susciter un rythme de développement plus rapide, mais la crainte de déboucler lourdement et durablement le commerce extérieur.
 Donc, si des progrès de productivité, convenablement utilisés, permettent de reconquérir une partie de notre marché intérieur ou d'améliorer nos débouchés extérieurs, le principal goulot qui s'oppose à une plus forte croissance aura été desserré ; dès lors le développement général plus rapide créera des emplois, y compris dans des secteurs très éloignés de l'informatique.
 Ce redressement, supposé réussi, permettrait-il de retrouver le plein emploi, à structures économiques inchangées ? Personnellement, je ne le crois pas. Les grandes vagues de demandes nées des pénuries de l'après-guerre, puis de la reconstruction, enfin des transformations sociales intervenues depuis lors, sont maintenant en partie saturées. Notre problème sera de trouver des emboîtements neufs entre des activités « nouvelles » emportant un type de croissance modifié et de nouvelles attitudes vis-à-vis du travail et de la consommation. C'est cet ajustement, si difficile, entre une nouvelle croissance et une nouvelle société, qui provoque les frottements, les tensions que nous constatons.
En réalité, au-delà des aspects économiques des questions d'emplois, se manifeste, à mon avis, un des changements profonds que nous sommes appelés à vivre au cours des prochaines années : une mutation du rapport de l'homme à son travail. Notre alarme devant la diminution de la durée du travail est surprenante : l'homme n'est pas fait pour travailler ; il le fait pour vivre, par nécessité. Or nous ne cessons pas de voir dans le travail une valeur en soi et nous restons prisonniers de cette idée que certains travaux sont nobles tandis que d'autres ne le sont pas.
 On fabrique aujourd'hui une même quantité d'acier avec cinq fois moins d'hommes qu'auparavant; au même moment, on constate un appétit prodigieux et solvable de musique. L'opinion jugera-t-elle plus noble d'être violoniste que professionnel de la métallurgie ? En même temps subsiste dans les esprits l'idée que certains travaux sont futiles, d'autres non. Et l'on ignore, en termes marchands, la valeur, l'utilité d'activités comme celles des femmes qui, sans avoir pris un emploi ou après l'abandon d'une activité rémunérée, élèvent leurs enfants. Le jour peut venir où la compétitivité sera suffisante dans les secteurs marchands pour que des activités « conviviales », « ludiques » comme on les appelle parfois, occupent une part importante du temps disponible de chacun.
 En résultera-t-il une diminution pour l'homme quant à sa valeur morale ou spirituelle ? Je ne le crois pas. Cette mutation, en tout cas, sera longue, lente ; elle caractérisera une nouvelle forme de croissance moins quantitative que qualitative. Elle se traduira par un bouleversement dans la structure des emplois et dans l'ordre des valeurs. Le changement ne pourra être rapide : là où on le constate aujourd'hui, il suscite beaucoup d'étincelles.
 Encore faut-il, pour que l'espoir d'un tel équilibre reste crédible, que la France dispose de marges de jeux qui préservent la liberté de ses propres choix.

 

 

  Normalisation et banque de données
 


 Quels sont les domaines dans lesquels l'informatique renouvelle les enjeux de l'indépendance ? Naturellement, il nous faut conduire des politiques industrielles appropriées dans les secteurs essentiels : informatique lourde, petites et moyennes machines, logiciels, transmission, satellites, lanceurs et composants.
 Les actions menées par les pouvoirs publics et les industriels ont, dans la plupart de ces champs d'activités, permis à la France d'occuper des positions qui lui laissent l'avenir ouvert. Dans certains d'entre eux, cet avenir est plus certain ; dans d'autres, il faudra encore quelques années pour mesurer la réussite. Mais aucun des domaines essentiels à notre autonomie industrielle n'a été négligé et, de ce fait, les espoirs sont permis.
 Je voudrais mentionner un second point qui est moins généralement perçu et qui me paraît fondamental. Il tourne autour de ce que, dans leur jargon, les spécialistes appellent la « normalisation ». Je vais partir d'un exemple pour faire comprendre de quoi il s'agit.
  S'il n'y a pas de normalisation des interfaces, c'est-à-dire des possibilités pour une machine d'entrer en communication avec une machine généralement quelconque, venant d'un autre producteur, toutes les machines d'un même producteur communiqueront entre elles aisément mais des machines, mêmes voisines, venant de producteurs différents seront incompatibles. Une machine située dans une tour de la Défense pourra communiquer sans problème avec une autre, localisée à Conakry ou Mexico, si elles proviennent du même constructeur ; mais elle sera muette par rapport à celle de la tour voisine, si celle-ci appartient à l'univers d'un autre fournisseur. Il serait grave que de nouvelles frontières de l'intellect soient réparties au gré des politiques de marketing de tel ou tel constructeur. Il est donc essentiel, à travers les réseaux de communication à terre, mais aussi à travers les satellites, d'imposer des procédures de communication de bout en bout, qui assurent une libre circulation de l'information et évitent ces frontières artificielles.
  Il y a également une action à mener dans ce qu'il est convenu d'appeler les « banques de données ». Ce sont, comme vous le savez, des stocks d'informations universellement accessibles, grâce à des ordinateurs et à des terminaux. Je voudrais, là aussi, vous donner deux exemples, qui illustrent mon propos.
 Dans une grande école, les séries statistiques retraçant les mouvements de l'épargne au XIXe siècle, sur lesquelles travaillaient les étudiants venaient les unes d'une bande magnétique qui était dans leur cave, les autres directement d'Houston. Ces statistiques étaient passionnante mais, à les regarder de près, il y avait quelque chose qui ne collait pas ; une fois analysées le raisons de ce mystère, nous nous sommes aperçus que les Américains ne comprenaient pas, dans les épargnes, les épargnes institutionnelles : l'action de la Caisse des dépôts ne figurait donc pas dans les informations retenues; les catégories logiques qui avaient servi pour cet inventaire étaient celles d'un monde qui ignorait l'univers de la Caisse des dépôts et qui donc, pour la France, étaient inutilisables.
 Un autre exemple m'avait frappé : j'avais vu travailler sur des « terminaux » des historiens qui interrogeaient une banque de données américaine sur la Révolution française. Cette banque était très fournie sur la Convention mais, étrangement, tous les renseignements obtenus relevaient d'une interprétation typiquement soviétique. Vraisemblablement, compte tenu des prix soviétiques, il avait paru avantageux à cette banque américaine d'acheter un stock d'informations en Russie.
  Il me semble qu'il y a là un risque d'aliénation culturelle. Dans un tel domaine, les mémoires collectives sont aux racines mêmes de la vie intellectuelle : elles concernent le passé mais conditionnent l'avenir.  Entendons-nous : il ne s'agit pas de faire du chauvinisme intellectuel. Ce n'est pas un péché de recourir à des banques de données américaines, lorsque celles-ci sont en avance et qu'elle fournissent des informations sur la résistance des matériaux ou les formules chimiques. Mais il faut distinguer cette information, apatride, et celle qui, traitant des sciences de l'homme, doit être répertoriée dans des nomenclatures répondant à notre civilisation et à notre culture nationale. Des efforts sont actuellement consentis pour monter ces banques de données.

 Quelle société va susciter l'informatique ou, plutôt, avec l'informatique, quelle société allons-nous fabriquer ? Deux tendances lourdes encadrent cette interrogation. La première est l'évolution séculaire de la population active : aux États-Unis, en 1900, 35 % de la population active travaillait dans l'agriculture ; aujourd'hui 4 %. C'est-à-dire qu'avec 4 % de main-d'œuvre agricole, les Américains nourrissent leur population (et une partie des consommateurs de l'Union soviétique).
 La population industrielle a culminé en 1950 avec 40 % de la main-d'œuvre active. À cette époque, le secteur « information » atteignait moins de la moitié du secteur industriel. Il en est aujourd'hui le double. Dès aujourd'hui, en France, l'agriculture occupe 11 %, l'industrie 40 %, les services 49 %, de la population active. La deuxième tendance est, sans doute, la fin de l'avantage décisif de la « mega-entreprise ». Depuis la Libération, la compétitivité française s'est appuyée sur la concentration de grands ensembles industriels, commerciaux, bureaucratiques. Eh bien, les nouvelles technologies, et la constatation des phénomènes d'entropie gestionnaire dans la conduite de grands ensembles redonnent de nouvelles chances à la petite et moyenne entreprise. Ceci se manifeste d'ores et déjà au Canada, sur la côte ouest des États-Unis, en Italie et en France.
 En fait, la nécessité de maintenir et d'accroître la productivité, de lutter contre le sous-emploi, dans une atmosphère de remise en cause des anciennes valeurs (notamment celles liées aux disciplines de travail), au profit de désirs accrus d'enracinement, d'autonomie et, en même temps et contradictoirement, de sécurité nous contraint à faire vivre ensemble des secteurs à vocation et à structures très différentes.
 En gros, la société va tendre à s'organiser autour de trois étages (ceci est une typologie, et naturellement il y aura beaucoup d'interstices) : de très grandes entreprises restant liées à la loi des rendements croissants - on n'a pas encore inventé les centrales atomiques de poche - vouées à la rationalisation et à la productivité maximale ; de petites unités performantes ouvrant la voie à l'innovation, aux nouveaux produits, aux nouvelles consommations, et dont la règle restera la compétitivité, la combativité, le goût du risque et la quête du profit maximal ; et puis, un immense « ventre », croissant, de services publics, de coopératives, de mutuelles, d'associations, groupes décentralisés moins soucieux de rendements économiques et financiers, mais fortement consommateurs de main-d'œuvre et dispensateurs de ce que, depuis Ivan Illich, il est convenu d'appeler des « aménités ».
 Ainsi, la scène sociale traditionnelle tend et tendra à se désarticuler au fur et à mesure du passage de la société industrielle, organique, à la société d'information qui, par nature, est polymorphe. Les rivalités n'opposeront plus deux classes sociales, structurées par leur insertion dans les processus industriels, mais une infinité de groupes mobiles, conditionnés par la diversité de leurs appartenances et de leurs projets. Une telle société court dans le présent de sérieux risques de schizophrénie mais, surtout, elle devient totalement imprévisible. Les grilles traditionnelles d'interprétation et de prévision, la libérale, la marxiste, contemporaines de la société de production, sont remises en cause par son dépassement.
 L'horizon libéral, la société postindustrielle, l'horizon marxiste, la société sans classe, supposent l'un et l'autre des sociétés unifiées, consensuelles et culturellement homogènes. Or, il me semble - ceci est une hypothèse - que la société d'information ne sera pas une société froide et apaisée. Elle sera remplie de conflits ; mais la source et les enjeux de ces conflits se déplaceront, s'élargiront à la société tout entière. Sans doute continueront-ils à se manifester dans l'entreprise ; mais leur détonateur tend à émigrer progressivement vers d'autres types d'affrontement : entre générations, du fait même de la rapidité du changement, entre homme et femme, eu égard à l'appétit d'égalité, autour des problèmes de la ville et de l'environnement, autour de la santé, autour de l'éducation.
 Ces mouvements sont si bien perçus que la vie politique contemporaine est aujourd'hui, d'une certaine façon, une course à leur captation. Ce qui fait l'imprévisibilité d'une société d'information, c'est que les conflits ne portent plus seulement sur la répartition des fruits d'une activité régie par des valeurs communes, mais sur ces valeurs elles-mêmes. Les luttes sont celles qui découlent d'un désir de s'approprier les matrices où se déterminent et où se véhiculent ces valeurs : les matrices culturelles. C'est une lutte pour l'appropriation des matrices culturelles : familles, instruments de formation, éducation, et grands media (presse, radio et télévision).
 Comment pourra survivre une société aléatoire, qui se façonne au jour le jour à travers d'innombrables paris croisés ? Il y a, me semble-t-il, deux pistes de réponse à une telle interrogation : une plus grande souplesse et une grande intelligence. La plus grande souplesse - et je serai bref car ce n'est pas notre propos d'aujourd'hui - suppose une redéfinition progressive du rôle de l'Etat, des collectivités et des individus, redéfinition favorisant l'initiative et la responsabilité croissante, au détriment de l'« État-providence » et de ses grands appareils bureaucratiques.
 Le défi ultime, en fin de compte, le défi de l'informatique, est donc celui porté à l'intelligence et à la créativité, à ce qui donne du sens dans une société. Personnellement, je ne suis pas pessimiste sur l'issue de ce défi. Il a été dit que n'est informatisable, dans une culture, que qui est automatisable, c'est-à-dire tout sauf 1'essentiel. À terme, point ultime de rationalisation de l'objectif et du quantifiable, l'informatique peut être, pour l'inventivité, moins un risque de sujétion qu'un outil de libération, un peu comme l'a été la photographie pour la peinture.
 En réalité, temps de travail allégé, déterminisme assoupli, nécessité de nous inventer à neuf, n'est-ce pas, plus encore qu'à des contraintes, à des marges de liberté accrue que nous confronte l'informatisation de la société ? Et l'angoisse qu'elle suscite ne suggère-t-elle pas qu'aujourd'hui nos sociétés ont encore plus peur de la liberté que de la contrainte ?

 

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