La Révolution Informatique - Sommaire
Michel Melot
Scripta volant
septembre-octobre 1995
 
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NOUVEAU SUPPORT, NOUVELLES PRATIQUES
STATUTS DU TEXTE NUMÉRISÉS
QUEL MARCHÉ ?
 


  Un récent congrès de physiciens qui s'est tenu à Paris avait à son programme le thème : « Publier sans éditeur ». Pourquoi, en effet, publier un article à grands frais dans une revue lourdement imprimée, laborieusement éditée, péniblement vendue, étroitement diffusée, lorsqu'un transfert de fichier sur l'ordinateur peut lui faire atteindre, pour un coût infime et dans l'instant qui suit, une dizaine de millions de terminaux partout dans le monde ? Les périodiques de mathématiques ou de physique ont été les premiers à faire l'économie du papier, et les autres disciplines soucieuses d'une actualisation constante, ou de leur diffusion mondiale, comme la médecine ou le droit, les suivent. Le domaine de l'édition électronique s'étend chaque jour. À la fin de 1994, on recensait quatre cent cinquante journaux réguliers sur Internet. Une vingtaine seulement sont payants. Le phénomène gagne aujourd'hui les sciences humaines, pour simplifier leur diffusion ou, tout simplement, pour la rendre possible. Les responsables d'une solide revue de linguistique, hélas peu rentable, découragés par leur propre éditeur, ont décidé de passer à l'électronique. La diffusion électronique se propage comme un feu de forêt dans le milieu universitaire, modifiant en profondeur le monde de l'édition. Non qu'elle dispense toujours de la version sur papier des textes, reconstituée sur l'imprimante du lecteur ou vendue dans un autre circuit ou pour un autre usage, mais elle met l'auteur en position de diffuseur, le lecteur en position d'écrivain et remet en cause le rôle des maillons intermédiaires de la chaîne du livre : imprimeur, éditeur, diffuseur, libraire, bibliothécaire.   

  

  Nouveau support, nouvelles pratiques
 


  Rassurons d'abord les inquiets : le livre se porte encore bien, on n'a jamais tant publié sur papier et rien ne permet de penser que l'écran suffira à nos besoins de lecture. Au début des années soixante-dix, le nombre de titres édités chaque année dans le monde était de l'ordre de 500 000. Vingt ans plus tard, il approche de 900 000. Le livre qu'on feuillette, qu'on annote et qu'on porte avec soi présente encore des avantages; l'archivage électronique n'est pas sans risque, bref l'électronique ne dispense pas du livre, mais le remplace pour des usages nouveaux, dus d'abord au rythme accéléré du développement des sciences et à l'internationalisation des échanges. Après les périodiques scientifiques, l'édition électronique gagne de nouveaux genres. L'inflation de « la littérature grise », ces multiples notes, rapports, études, thèses qui constituent l'essentiel de la production écrite contemporaine, n'a que des intérêts à demeurer sur la mémoire des ordinateurs. Elle le fait dans la mesure où elle n'est pas confidentielle, la mise sur réseau équivalant à une mise dans le domaine public.
  Les grands outils de référence, dictionnaires, encyclopédies, bibliographies, catalogues de bibliothèques, collections de textes, sources historiques, sont en cours d'enregistrement. Certains corpus, comme « Frantext » pour la France, « American Memory » pour les États-Unis, « Oxford Text Archives » pour le Royaume-Uni sont accessibles en ligne. Les initiatives pour constituer, des corpus, se multiplient : « Text encoding initiative », « Projet Gutenberg », « Association des bibliophiles universels ».
  Un autre domaine va se trouver nécessairement renouvelé par la maîtrise de l'édition électronique, celui de la pédagogie. On voit déjà les avantages d'un apprentissage multimédia, associant lecture et écriture, le visuel et le sonore. Sans attendre les autoroutes de l'information, les moyens ordinaires permettent de travailler de façon à la fois interactive et différée, avec des niveaux variables et des correspondants multiples que l'apprenant choisit entre le répétiteur et le spécialiste confirmé. Ces éléments vont faire de l'élaboration d'un cours un exercice complexe à plusieurs dimensions, très éloigné de la rédaction d'un manuel ou d'un enseignement traditionnel par correspondance.

Il est commun de dire que l'ordinateur, par les facilités qu'il procure autant que par les contraintes qu'il impose, modifie l'exercice de la composition littéraire, mais il peut faire plus, changer son terrain même, en la faisant glisser du texte au programme du texte, en y introduisant le paramètre du temps réel, en l'ouvrant en abîme sur d'autres textes, etc. Des usages littéraires vont naître, d'autres disparaîtront. Le genre épistolaire, que le téléphone a évincé de notre vie quotidienne, pourrait renaître sous d'autres formes. Les logiciels de traitement de texte ne font pas que faciliter l'écriture, ils la transforment et la provoquent. Les spécificités de l'écriture électronique ne peuvent pas ne pas susciter de nouveaux genres littéraires : littérature interactive, littérature générative, littérature multimédia, liée à l'image ou au temps réel, poursuivent sur les écrans les expériences que Mallarmé, Proust, Breton, Queneau, Perec ont commencées dans les livres.
  Pour demeurer sur le plan des facilités, on conçoit que les premiers romans, la littérature expérimentale ou des genres qui ne trouvent qu'avec la plus grande difficulté des éditeurs de livres se tournent spontanément vers la circulation électronique des manuscrits. Sans investissement, des écrivains peuvent ainsi communiquer entre eux avec des lecteurs qui veulent bien les suivre. Ainsi se constituent sur Internet des « forums » où les poètes, en particulier, trouvent une audience qu'ils ont perdue en librairie, utilisant parfois la possibilité de présenter leurs œuvres sous forme écrite et orale. Un phénomène littéraire se développe de façon discrète, celui de la littérature confidentielle, du roman familial ou du journal intime destiné à quelques amis. La disquette ou la version papier sur imprimante, parfois confiée à un relieur qui l'habille comme ces petits livres cadeaux, ces keepsakes en vogue à l'époque romantique, offre à chacun la qualité d'auteur et d'éditeur, sans grands frais, auprès d'un public choisi.

La possibilité d'éditions privées que permettent les photocopieuses les plus modernes est exploitée d'une autre façon par l'entreprise du « Livre à la carte » qui fabrique des exemplaires à l'unité à partir d'un livre original ou d'un texte électronique. Plusieurs éditeurs se sont associés pour fournir ainsi des demandes unitaires de livres épuisés dont la réédition n'est pas envisagée.
L'édition électronique ne se soucie plus du tirage. Elle peut donc s'offrir le luxe d'être, à loisir, universelle ou personnalisée. Des programmes peuvent ainsi, comme les adressages dont les publicités abusent, choisir leur cible. Les journaux financiers comme le Wall Street Journal ont, les premiers, lancé des éditions personnalisées. Au lecteur de choisir les informations qu'il veut recevoir. Les services « sur profil », les bibliographies personnalisées se multiplient aussi chez les fournisseurs de bases de données. Depuis une dizaine d'années, au Japon, une « bibliothèque électronique », forme moderne de l'« Argus de la presse », distribue par télécopie, tous les matins, pour un abonnement annuel d'environ quatre mille francs, les informations qui les concernent, automatiquement triées dans la version électronique d'une centaine de journaux et magazines.
Ces exemples mettent en évidence le fait que nos habitudes d'écriture et de lecture ne sortiront pas intactes de la pratique électronique. Nul ne peut prédire les usages qui en résulteront de façon durable, mais nul ne peut plus douter qu'ils toucheront les formes mêmes de l'intelligence, puisqu'il s'agit, précisément, de créer de nouveaux liens entre les signes.
 

 

 

 

Statuts du texte numérisé

 

  
  Le premier dogme qui s'effondre est celui de l'opposition entre écriture et image. L'Orient, dont l'écriture n'est pas liée à la langue, n'a jamais été dupe de la fracture que le système de Gutenberg a opérée entre le texte imprimé et l'image. Il faut peut-être y voir une des raisons pour lesquelles le Japon, où le système des caractères mobiles est contre nature, a toujours joué l'image contre la lettre et s'illustre par le monopole qu'il a conquis sur l'industrie de l'image, laissant aux Occidentaux le développement d'une informatique de la langue. Aujourd'hui, la numérisation unifie le traitement des signes, qu'ils soient sonores et visuels. On découvre que le texte n'est pas une troisième espèce de signe entre le son et l'image il est soit sonore - c'est la parole - soit visuel, et entre alors dans la catégorie technique des images, dont toute notre tradition et une partie de la sémiologie l'ont exclu. Il est aussi gestuel, et les sensations tactiles ou directionnelles se trouvent réévaluées par la pratique du clavier et de la souris, laissant apparaître entre le doigt du scripteur et l'icône de l'écran une nouvelle déictique.
Le texte est donc de plus en plus ouvertement traité, comme disent les informaticiens, « en mode image », indépendamment de la sémantique liée à ses articulations. La conséquence de cette confusion est qu'il faut retrouver la sémantique par d'autres moyens, d'où la nécessité des systèmes de « codage » électronique qui redécoupent le texte en ensembles logiques. Le codage, ou « balisage » électronique, permet des recherches par segments. Le même texte « balisé » peut resurgir sur n'importe quel écran, être pressé sur un disque électronique ou imprimé sur papier sous des formes diverses qui toutes, cependant, respecteront sa structure. Reste alors à analyser ce qui ressortit à la structure « physique » et à la structure « logique », nouvelle question byzantine de la sémantique.
L'image aussi connaît ses logiciels de structuration et l'on peut la modifier comme un texte. Avec les logiciels de traitement de l'image point par point, on peut dire que l'image désormais s'écrit. Ainsi, les systèmes de reconnaissance optique de caractères traitent chaque lettre comme une image à déchiffrer et savent ainsi lire, avec une synthèse vocale, des textes imprimés. La firme Morphosystème fournit le monde entier en système de reconnaissance automatique d'empreintes digitales. Le projet Morelli applique ces analyses automatiques aux œuvres d'art et, dans une base de milliers d'images, saura reconnaître celles qui ont une parenté formelle, indécelable à l'œil nu, y compris au niveau des couleurs. Lorsque l'image est à ce point codée, où s'arrête l'image et où commence l'écriture ? La réponse ne va plus de soi.

Le second dogme aboli est celui du texte canonique, forme absolue et définitive de la pensée. Le texte fait désormais partie, comme les images japonaises, d'un monde « éphémère et mouvant ». Sur l'écran, le texte n'est pas stabilisé. Il peut être constamment modifié, comme l'est aussi l'image, y compris la photographie, qu'on croyait prédestinée au témoignage, soumise aux logiciels qui la métamorphosent à volonté. Cette instabilité gêne bien des auteurs : comment assurer la pérennité et l'intégrité d'un texte sur un support aussi labile ? La valeur juridique du texte s'en trouve compromise, et certains organismes officiels se refusent à mettre leurs données sur écran pour éviter les trop faciles versions non autorisées. L'écriture a quitté la stèle. Il y a désormais « du texte », circulant comme un fluide à travers des réseaux et fugacement fixé sur un écran.
Cette nouveauté est si riche que l'on en vient à douter de l'avenir même des supports optiques. Les disques compacts contenant des encyclopédies entières, ces « CD-Rom », providence des bibliothèques, sont à peine engrangés dans leurs distributeurs qu'on parle déjà de leur mort comme on a craint, naguère, la mort du livre. Comme le livre, le CD-Rom gardera son usage particulier, tant est grand le besoin de fixer de façon durable des textes que la consultation en ligne ne fait qu'apparaître. Il est tout aussi vraisemblable que seules les bibliothèques virtuelles en ligne, les sources inépuisables réparties dans le monde entier seront aptes à alimenter en abondance ces torrents de texte. La fonction de fixation, qui reste aujourd'hui le privilège du livre ou du CD-Rom, se révèle comme un produit dérivé de sa forme électronique originale.

Un troisième dogme est en train d'agoniser, c'est celui de la linéarité du texte, qui a si profondément modelé notre façon de raisonner, de vivre, en concevant le temps sur le modèle du « fil de la plume ». La composition électronique n'est pas nécessairement linéaire. D'abord parce qu'elle est réversible, comme l'est un manuscrit qu'on peut gommer et refaire. Mais, surtout, parce que l'auteur peut créer, entre différents signes éloignés les uns des autres sur la mémoire qui les enregistre, des liens qui pourront, à volonté, être activés par le lecteur. Ce qu'on nomme l'« hypertexte » ne fait pas que moderniser le vieil usage des appels de note. Il ressuscite la pratique médiévale de la glose en lui donnant des moyens infinis. Chaque mot d'un texte, chaque détail d'une image peut être accouplé à tout autre ensemble, où qu'il se trouve, fût-il dans un fichier du bout du monde, et cette manière d'écrire n'a pas de précédent. Dans un texte ainsi composé, les mots signalés (par exemple soulignés en bleu) ou les images encadrées de même en cachent d'autres qu'on peut faire surgir sur l'écran d'un geste du doigt.
On n'a sans doute pas fini de créer des applications de cette possibilité, exploitée par exemple dans les jeux ou dans de nouveaux genres littéraires. Les développements documentaires, en revanche, qu'on peut donner à cette fonction sont connus : d'une notice on passe au texte intégral, d'une présentation sommaire à des présentations détaillées, d'une légende à une photographie, ou l'inverse, d'une séquence d'images au script, ou de tout type de documents à son appareil critique. Ainsi, lorsque l'université de Grenoble propose, sur son réseau « Redoc », la connexion avec une centaine de ses bibliothèques, on en consulte tout d'abord la liste, puis, comme si chacun des noms était inscrit sur le dos d'un livre, il s'ouvre sur la bibliothèque concernée : on en voit la représentation, on en consulte le catalogue dont chaque notice pourrait à son tour s 'ouvrir sur le texte intégral du document choisi, ou renvoyer àd'autres notices, reliées à la première, etc. À la bibliothèque de Valenciennes, l'écran du catalogue permet ainsi d'écouter les disques en cliquant sur leur notice, et, de même, de voir un extrait des films de la collection de vidéos sur le même écran que celui qui dispense le catalogue.
 Il faut encore faire sauter une cloison : celle qui oppose la lecture et l'écriture. Pour la première fois, nous voici devant un appareil qui permet d'exercer simultanément les deux fonctions. On lira, dans l'article voisin sur les appareils de lecture étudiés pour la Bibliothèque nationale de France, ce que cela veut dire que de mettre chaque lecteur en position de réécrire le texte qu'il a à la fois sous les yeux et sous les doigts. Signalons seulement ici les conséquences que cette fusion a sur la qualité d'auteur, les catégories qui le définissent depuis Kant et les droits qui lui sont attachés. Chaque réécriture engendre un auteur, et des droits pour cet auteur. Mais, si elle dépasse le cadre privé, elle suppose aussi l'autorisation des auteurs précédents. Il s'ensuit une cascade de droits, qui, si elle ne pose pas de problèmes de principe, devient ingérable par des moyens autres que forfaitaires et libératoires. En l'absence de tout système fiable de contrôle, l'intégrité des textes ne peut être garantie, a fortiori le paiement de droits d'auteurs au-delà du premier lecteur à qui sera vendu un décodeur ou un mot de passe, mais qui aura la faculté de rediffuser l'information sans investir. Où commence l'espace public sur un réseau électronique ? L'écran est-il privatif, et, au-delà du « modem », la ligne sur laquelle l'information circule est-elle encore considérée comme une ligne téléphonique ? Le droit ne répond pas encore clairement à ces questions : il est probable qu'il faudra distinguer le public et le privé non plus en termes d'équipements concrets ou d'espace, mais en termes de services, d'usages ou de destinataire. On ne sait pas non plus à quel seuil commence la propriété d'un lien que le lecteur aurait créé entre deux fichiers. S'agit-il d'un droit d'auteur ? Si oui, chaque lecteur devient, sans même s'en rendre compte, l'auteur du texte qu'il manipule. L'idée selon laquelle toute lecture équivaut à la re-création d'un texte trouverait enfin là sa traduction juridique !


 

 

 

  Quel marché?
 


  L'économie de l'édition électronique ne peut donc fonctionner sur le principe de l'économie du livre. La notion de tirage, déterminante dans la fixation du prix, n'est plus pertinente. Les éditeurs actuels de revues électroniques doivent calculer leur tarif en sachant que leur droit est épuisé de fait par leur premier lecteur, ce qui contient l'édition électronique commerciale dans des informations dont la valeur est éphémère ou dont le coût est nul, de préférence adressée à des publics circonscrits pour être plus aisément contrôlés, une communauté scientifique spécialisée, par exemple. C'est pourquoi les contrats commerciaux de diffusion électronique sont, au rebours de tout ce que permet le caractère planétaire de toute diffusion électronique, limités à un lieu bien identifié, généralement un campus universitaire, qui se porte garant de la non-rediffusion des données.
  L'initiative peut venir de l'éditeur qui propose ses éditions sous forme électronique, comme le fait Elsevier. Elle peut aussi venir de l'université qui propose de numériser elle-même ses collections. L'université de Leicester propose ainsi aux éditeurs un contrat qui, moyennant rémunération, l'autorise à numériser les livres pour une diffusion interne au campus, ce qui évite l'achat de manuels en grand nombre tout en assurant la disponibilité aux étudiants des titres les plus demandés. Une diffusion plus large serait possible, mais elle supposerait des accords juridiques plus larges que les éditeurs ne sont pas prêts à négocier, comptant parfois assurer eux-mêmes une diffusion de ce type. L'économie du « livre électronique » suit donc aujourd'hui plus volontiers le modèle de l'audiovisuel que celui de l'imprimé. À l'achat d'un livre comme objet se substitue l'idée de l'achat du « droit de lire », comme le montre le dossier sur le droit de prêt qui oppose aujourd'hui ayants droit et bibliothécaires. Sur l'écran, on peut acheter l'un et l'autre ; le droit de posséder l'information chez soi n'est pas toujours le droit de la « représenter », comme s'il s'agissait d'un spectacle. La littérature-spectacle sur écran a d'ailleurs fait son entrée sur le marché de l'art, comme un genre nouveau du « livre d'artiste ». Sur le plan juridique, les catégories du texte, dont la reproduction n'altère pas la qualité littéraire ou documentaire, se bousculent avec celles de l'image, dont chaque reproduction constitue une œuvre nouvelle. Quel sera le droit applicable à la numérisation en « mode image »des textes ? Appliquera-t-on les catégories d'œuvres collectives, familières aux juristes de l'audiovisuel ? Sont-ils assimilables à des photographies ou à des jeux de caractères ? Dans les bases d'images de textes, où est l'auteur principal ?

  Voilà pourquoi les éditeurs électroniques ne sont pas nécessairement ceux qui éditent sur papier, de même que le livre n'a ni le même usage ni la même économie que l'écran. Plusieurs expériences de publications simultanées sur papier et sur écran ont conclu que les deux usages ne se faisaient pas concurrence, la mise sur Internet n'ayant apparemment pas nui à la vente du livre. On rencontre parmi les éditeurs électroniques des maisons spécialisées dans l'information scientifique, comme Elsevier, la bibliographie comme Chadwyck-Healey, mais aussi des éditeurs institutionnels : laboratoires de recherche, universités, bibliothèques. 
  Le cas des bibliothèques est particulièrement intéressant, puisque chaque bibliothèque est en position de fournir les documents qu'elle conserve sous forme électronique, comme on le voit à Leicester ou à la Bibliothèque nationale de France. En attendant que les éditeurs les y autorisent pour les titres dont ils assurent la protection, les titres non protégés sont suffisants pour transformer les bibliothèques en éditeurs électroniques ou, plutôt, en « ré-éditeurs ». Il s'agit d'abord de leurs fonds anciens, mais aussi de textes officiels, académiques, ou de tout document dont l'auteur - il n'en manque pas dans le milieu des chercheurs ou des auteurs débutants plus soucieux de passer leur message que de s'assurer des revenus - est disposé à abandonner une rémunération de toute façon faible, sinon inexistante dans l'édition commerciale.
  De même que la reconversion de l'éditeur ne va pas de soi, celle du bibliothécaire en diffuseur l'oblige à se donner de nouvelles missions et de nouvelles compétences. Aussi, comme pour les maisons d'éditions, des acteurs nouveaux apparaissent et les rôles sont actuellement brouillés. Dans le rôle traditionnel des bibliothécaires, on voit se glisser, en particulier, les centres serveurs informatiques ou, encore, les officines de souscription aux périodiques qui doivent s'adapter à la nouvelle forme des revues scientifiques en ligne. Bibliothèques et éditeurs sont ensemble entravés dans le flot du multimédia qui charrie images et sons sur les mêmes supports, et certains éditeurs importants sont mêlés aux négociations parfois tapageuses qui associent, pour préparer les services des autoroutes de l'information, producteurs de cinéma, câblo-opérateurs, constructeurs informatiques, concepteurs de logiciels et autres éditeurs de jeux vidéo.
  Ainsi le principal fournisseur mondial de notices bibliographiques, O.C.L.C., s'est-il associé au grand éditeur de revues scientifiques Elsevier pour proposer aux chercheurs non plus les références ni même le contenu des magazines, mais, de façon plus novatrice, un service de gestion « clés en main » de leur propre revue électronique, dont ils n'auront qu'à assurer la partie scientifique, déchargés des parties techniques (le serveur), administrative, juridique, voire économique, si le service est payant. Quand chaque auteur peut devenir son propre éditeur, le métier d'éditeur doit être réinventé.

  Devant ces possibilités infinies de mise en relation de documents de nature différente, on trouve vite l'écran étroit, et limité le jeu des fenêtres qui se superposent ou s' encastrent. Leur consultation n'a pas les mêmes vertus que celui d'un livre ou de feuillets qu'on dispose avec plus de liberté, mais outre que les logiciels de présentation et la taille des écrans peuvent progresser, aucun livre n'offrira une telle richesse d'informations. Déjà le CD-Rom n'a plus de commune mesure avec le livre : on sait que toute la littérature de la Grèce antique est enregistrée sur un CD-Rom. Les éditeurs Champion et Chadwyck-Healey annoncent la publication, en trois disques compacts, d'un « corpus Montaigne »comportant une vingtaine d'éditions des Essais, leurs commentaires, équivalant, dit la publicité, à trois cents volumes, avec un album de mille cinq cents illustrations et la version orale en prononciation restituée d'un des textes. Un deuxième titre concernera l'œuvre de Rabelais.
  Mais nous sommes encore dans un produit dérivé du livre imprimé, et là n'est pas la plus grande innovation que permet l'édition électronique. Imaginons l'encyclopédie qui fonctionnerait non plus sur CD-Rom, mais en ligne, en liaison avec toutes les sources jugées pertinentes dans le monde. Elle ne serait pas seulement plus riche que les encyclopédies sur support fixe : elle serait d'une autre nature, une encyclopédie non close, actualisée en permanence, contradictoire, interactive, ouverte dans le temps et dans l'espace.
  D'une certaine façon, Internet constitue une telle encyclopédie. Pour fonctionner comme une bibliothèque encyclopédique, il manque à ce fourmillement un classement et un catalogue qui lui feront sans doute éternellement défaut car, paradoxalement, au moment où le catalogue serait le plus indispensable, il devient précisément impossible. Borges aurait aimé ce catalogue-là, qui laisse loin derrière celui de sa bibliothèque de Babel. Et que manque-t-il à cette encyclopédie « ouverte » pour fonctionner comme un livre ? Il lui manque un titre et un éditeur, c'est-à-dire une identité et une unité conceptuelle. La conception de l'encyclopédie n'est plus, en effet, affaire de rédaction, l'information pertinente doit être trouvée là où elle existe, à sa source la plus compétente. Il reste à concevoir le lien qui réunirait l'ensemble, et la raison de le réunir. Le livre électronique n'est pas une suite de signes, mais le centre de gravité d'une galaxie qui nous pose la question fondamentale du savoir, non plus comme contenu, mais comme projet.

  On peut désormais comprendre le travail qu'on attend des nouveaux éditeurs, des nouveaux libraires et des nouveaux bibliothécaires de ce monde électronique. Une telle masse d'informations réclame des guides. Sans doute est-il aussi naïf de croire qu'on fera un jour la cartographie complète des autoroutes de l'information que de chercher à dresser le catalogue de la bibliothèque de Babel. Mais des outils de navigation sont néanmoins indispensables, par spécialité, par langue, par territoire. C'est le rôle des « forums » que les initiés constituent presque spontanément entre eux. La richesse même de la matière est sa propre limite et, paradoxalement, les « internautes » deviennent casaniers. Comme les lecteurs dans une bibliothèque, ils reviennent toujours près du même rayonnage. Actuellement, les chercheurs se rendent mutuellement le service de se renseigner, mais on ne peut pas éternellement, sur une autoroute, interpeller son voisin pour demander son chemin.
  Non seulement on ne se passera jamais d'une instance de sélection ou de validation capable d'orienter les lecteurs et d'apprécier des conflits de compétence, mais de telles instances seront d'autant plus nécessaires que grandiront la quantité d'informations en circulation et la facilité de les mettre en circulation. Il se peut que cette instance ne soit pas, comme c'est le cas aujourd'hui, l'inscription dans un catalogue d'une maison d'édition, d'une librairie ou d'une bibliothèque.
  Le phénomène de l'autorégulation des réseaux électroniques, ce qu'on appelle plaisamment la « néthique », a de quoi intriguer les juristes et inquiéter les politiques. Car il existe bien un code de ces autoroutes de l'information, qui n'est écrit nulle part et se développe de façon tacite et spontanée, comme une langue. On cherche aujourd'hui avec passion des moyens de contrôle plus rigoureux. Même au niveau technique, on voit encore mal comment ils pourraient être contraignants, ou, plutôt, on tremble à l'idée des conditions politiques ou économiques dans lesquelles ils pourraient l'être. L'autorité, obligatoirement internationale, qui aurait le pouvoir de légiférer et la capacité de faire respecter sa législation, n'existe pas encore.
  En attendant, les usagers eux-mêmes, regroupés en collèges visibles ou invisibles, nouvelles sociétés savantes, en font leur affaire. C'est peut-être là l'avenir, dès lors que l'émergence et la survie de l'information et de la création ne sont plus tributaires de la sanction économique du succès éditorial. Peut-être doit-on réviser l'idée que l'on s'est faite de la mémoire, depuis que l'écriture l'a figée, et reprendre le vieux procès que Socrate faisait, devant Phèdre, à l'écriture : aujourd'hui les écrits fuient et, comme le verbe, s'envolent.

 

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