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L'économie de l'édition électronique ne peut donc fonctionner
sur le principe de l'économie du livre. La notion de tirage, déterminante
dans la fixation du prix, n'est plus pertinente. Les éditeurs actuels
de revues électroniques doivent calculer leur tarif en sachant que
leur droit est épuisé de fait par leur premier lecteur, ce qui contient
l'édition électronique commerciale dans des informations dont la
valeur est éphémère ou dont le coût est nul, de préférence adressée
à des publics circonscrits pour être plus aisément contrôlés, une
communauté scientifique spécialisée, par exemple. C'est pourquoi
les contrats commerciaux de diffusion électronique sont, au rebours
de tout ce que permet le caractère planétaire de toute diffusion
électronique, limités à un lieu bien identifié, généralement un
campus universitaire, qui se porte garant de la non-rediffusion
des données.
L'initiative peut venir de l'éditeur qui propose ses
éditions sous forme électronique, comme le fait Elsevier. Elle peut
aussi venir de l'université qui propose de numériser elle-même ses
collections. L'université de Leicester propose ainsi aux éditeurs
un contrat qui, moyennant rémunération, l'autorise à numériser les
livres pour une diffusion interne au campus, ce qui évite l'achat
de manuels en grand nombre tout en assurant la disponibilité aux
étudiants des titres les plus demandés. Une diffusion plus large
serait possible, mais elle supposerait des accords juridiques plus
larges que les éditeurs ne sont pas prêts à négocier, comptant parfois
assurer eux-mêmes une diffusion de ce type. L'économie du « livre
électronique » suit donc aujourd'hui plus volontiers le modèle de
l'audiovisuel que celui de l'imprimé. À l'achat d'un livre comme
objet se substitue l'idée de l'achat du « droit de lire », comme
le montre le dossier sur le droit de prêt qui oppose aujourd'hui
ayants droit et bibliothécaires. Sur l'écran, on peut acheter l'un
et l'autre ; le droit de posséder l'information chez soi n'est pas
toujours le droit de la « représenter », comme s'il s'agissait d'un
spectacle. La littérature-spectacle sur écran a d'ailleurs fait
son entrée sur le marché de l'art, comme un genre nouveau du « livre
d'artiste ». Sur le plan juridique, les catégories du texte, dont
la reproduction n'altère pas la qualité littéraire ou documentaire,
se bousculent avec celles de l'image, dont chaque reproduction constitue
une œuvre nouvelle. Quel sera le droit applicable à la numérisation
en « mode image »des textes ? Appliquera-t-on les catégories d'œuvres
collectives, familières aux juristes de l'audiovisuel ? Sont-ils
assimilables à des photographies ou à des jeux de caractères ? Dans
les bases d'images de textes, où est l'auteur principal ?
Voilà pourquoi les éditeurs électroniques ne sont pas
nécessairement ceux qui éditent sur papier, de même que le livre
n'a ni le même usage ni la même économie que l'écran. Plusieurs
expériences de publications simultanées sur papier et sur écran
ont conclu que les deux usages ne se faisaient pas concurrence,
la mise sur Internet n'ayant apparemment pas nui à la vente du livre.
On rencontre parmi les éditeurs électroniques des maisons spécialisées
dans l'information scientifique, comme Elsevier, la bibliographie
comme Chadwyck-Healey, mais aussi des éditeurs institutionnels :
laboratoires de recherche, universités, bibliothèques.
Le cas des bibliothèques est particulièrement intéressant,
puisque chaque bibliothèque est en position de fournir les documents
qu'elle conserve sous forme électronique, comme on le voit à Leicester
ou à la Bibliothèque nationale de France. En attendant que les éditeurs
les y autorisent pour les titres dont ils assurent la protection,
les titres non protégés sont suffisants pour transformer les bibliothèques
en éditeurs électroniques ou, plutôt, en « ré-éditeurs ». Il s'agit
d'abord de leurs fonds anciens, mais aussi de textes officiels,
académiques, ou de tout document dont l'auteur - il n'en manque
pas dans le milieu des chercheurs ou des auteurs débutants plus
soucieux de passer leur message que de s'assurer des revenus - est
disposé à abandonner une rémunération de toute façon faible, sinon
inexistante dans l'édition commerciale.
De même que la reconversion de l'éditeur ne va pas de
soi, celle du bibliothécaire en diffuseur l'oblige à se donner de
nouvelles missions et de nouvelles compétences. Aussi, comme pour
les maisons d'éditions, des acteurs nouveaux apparaissent et les
rôles sont actuellement brouillés. Dans le rôle traditionnel des
bibliothécaires, on voit se glisser, en particulier, les centres
serveurs informatiques ou, encore, les officines de souscription
aux périodiques qui doivent s'adapter à la nouvelle forme des revues
scientifiques en ligne. Bibliothèques et éditeurs sont ensemble
entravés dans le flot du multimédia qui charrie images et sons sur
les mêmes supports, et certains éditeurs importants sont mêlés aux
négociations parfois tapageuses qui associent, pour préparer les
services des autoroutes de l'information, producteurs de cinéma,
câblo-opérateurs, constructeurs informatiques, concepteurs de logiciels
et autres éditeurs de jeux vidéo.
Ainsi le principal fournisseur mondial de notices bibliographiques,
O.C.L.C., s'est-il associé au grand éditeur de revues scientifiques
Elsevier pour proposer aux chercheurs non plus les références ni
même le contenu des magazines, mais, de façon plus novatrice, un
service de gestion « clés en main » de leur propre revue électronique,
dont ils n'auront qu'à assurer la partie scientifique, déchargés
des parties techniques (le serveur), administrative, juridique,
voire économique, si le service est payant. Quand chaque auteur
peut devenir son propre éditeur, le métier d'éditeur doit être réinventé.
Devant ces possibilités infinies de mise en relation
de documents de nature différente, on trouve vite l'écran étroit,
et limité le jeu des fenêtres qui se superposent ou s' encastrent.
Leur consultation n'a pas les mêmes vertus que celui d'un livre
ou de feuillets qu'on dispose avec plus de liberté, mais outre que
les logiciels de présentation et la taille des écrans peuvent progresser,
aucun livre n'offrira une telle richesse d'informations. Déjà le
CD-Rom n'a plus de commune mesure avec le livre : on sait que toute
la littérature de la Grèce antique est enregistrée sur un CD-Rom.
Les éditeurs Champion et Chadwyck-Healey annoncent la publication,
en trois disques compacts, d'un « corpus Montaigne »comportant une
vingtaine d'éditions des Essais, leurs commentaires, équivalant,
dit la publicité, à trois cents volumes, avec un album de mille
cinq cents illustrations et la version orale en prononciation restituée
d'un des textes. Un deuxième titre concernera l'œuvre de Rabelais.
Mais nous sommes encore dans un produit dérivé du livre
imprimé, et là n'est pas la plus grande innovation que permet l'édition
électronique. Imaginons l'encyclopédie qui fonctionnerait non plus
sur CD-Rom, mais en ligne, en liaison avec toutes les sources jugées
pertinentes dans le monde. Elle ne serait pas seulement plus riche
que les encyclopédies sur support fixe : elle serait d'une autre
nature, une encyclopédie non close, actualisée en permanence, contradictoire,
interactive, ouverte dans le temps et dans l'espace.
D'une certaine façon, Internet constitue une telle encyclopédie.
Pour fonctionner comme une bibliothèque encyclopédique, il manque
à ce fourmillement un classement et un catalogue qui lui feront
sans doute éternellement défaut car, paradoxalement, au moment où
le catalogue serait le plus indispensable, il devient précisément
impossible. Borges aurait aimé ce catalogue-là, qui laisse loin
derrière celui de sa bibliothèque de Babel. Et que manque-t-il à
cette encyclopédie « ouverte » pour fonctionner comme un livre ?
Il lui manque un titre et un éditeur, c'est-à-dire une identité
et une unité conceptuelle. La conception de l'encyclopédie n'est
plus, en effet, affaire de rédaction, l'information pertinente doit
être trouvée là où elle existe, à sa source la plus compétente.
Il reste à concevoir le lien qui réunirait l'ensemble, et la raison
de le réunir. Le livre électronique n'est pas une suite de signes,
mais le centre de gravité d'une galaxie qui nous pose la question
fondamentale du savoir, non plus comme contenu, mais comme projet.
On peut désormais comprendre le travail qu'on attend
des nouveaux éditeurs, des nouveaux libraires et des nouveaux bibliothécaires
de ce monde électronique. Une telle masse d'informations réclame
des guides. Sans doute est-il aussi naïf de croire qu'on fera un
jour la cartographie complète des autoroutes de l'information que
de chercher à dresser le catalogue de la bibliothèque de Babel.
Mais des outils de navigation sont néanmoins indispensables, par
spécialité, par langue, par territoire. C'est le rôle des « forums »
que les initiés constituent presque spontanément entre eux. La richesse
même de la matière est sa propre limite et, paradoxalement, les
« internautes » deviennent casaniers. Comme les lecteurs dans une
bibliothèque, ils reviennent toujours près du même rayonnage. Actuellement,
les chercheurs se rendent mutuellement le service de se renseigner,
mais on ne peut pas éternellement, sur une autoroute, interpeller
son voisin pour demander son chemin.
Non seulement on ne se passera jamais d'une instance
de sélection ou de validation capable d'orienter les lecteurs et
d'apprécier des conflits de compétence, mais de telles instances
seront d'autant plus nécessaires que grandiront la quantité d'informations
en circulation et la facilité de les mettre en circulation. Il se
peut que cette instance ne soit pas, comme c'est le cas aujourd'hui,
l'inscription dans un catalogue d'une maison d'édition, d'une librairie
ou d'une bibliothèque.
Le phénomène de l'autorégulation des réseaux électroniques,
ce qu'on appelle plaisamment la « néthique », a de quoi intriguer
les juristes et inquiéter les politiques. Car il existe bien un
code de ces autoroutes de l'information, qui n'est écrit nulle part
et se développe de façon tacite et spontanée, comme une langue.
On cherche aujourd'hui avec passion des moyens de contrôle plus
rigoureux. Même au niveau technique, on voit encore mal comment
ils pourraient être contraignants, ou, plutôt, on tremble à l'idée
des conditions politiques ou économiques dans lesquelles ils pourraient
l'être. L'autorité, obligatoirement internationale, qui aurait le
pouvoir de légiférer et la capacité de faire respecter sa législation,
n'existe pas encore.
En attendant, les usagers eux-mêmes, regroupés en collèges
visibles ou invisibles, nouvelles sociétés savantes, en font leur
affaire. C'est peut-être là l'avenir, dès lors que l'émergence et
la survie de l'information et de la création ne sont plus tributaires
de la sanction économique du succès éditorial. Peut-être doit-on
réviser l'idée que l'on s'est faite de la mémoire, depuis que l'écriture
l'a figée, et reprendre le vieux procès que Socrate faisait, devant
Phèdre, à l'écriture : aujourd'hui les écrits fuient et, comme le
verbe, s'envolent.
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