La Révolution Informatique - Sommaire
Clarisse Herrenschmidt
L'Internet et les réseaux
mai-août 2000
 
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LE XXE SIÈCLE ET LES SIGNES
LE CYBERSUJET
[NOTES]
 


  Le transfert entre ordinateurs de paquets d'informations numérisées qui définit un réseau commença dans les milieux scientifiques des universités de l'Ouest américain en 1969, liés à la recherche militaire, puis les réseaux proliférèrent (États-Unis, Angleterre, France, etc.) ; se posa alors la question d'un standard commun et Vinton Cerf et Robert Kahn, de l'université de Californie à Los Angeles, publièrent le protocole de l'Internet TCP (Transmission Control Protocol) au début des années 1970; l'Internet démarra grâce à l'adoption de TCP/IP vers 1983 ; le web fut créé par des physiciens du Cern sur une structure hypertextuelle en 1989 et le web commercial connut une expansion brutale à partirde 1995.
  Quand l'Internet arrive dans les foyers, le XXe siècle en est à son terme après une histoire sémiologique particulièrement mouvementée. Le XIXe siècle s'était principalement occupé à répandre la connaissance et les usages des écritures - extension de l'écriture chiffrée des individus et de la société, monnaies graphiques, scolarisation, journaux. Il avait jeté également les bases des bouleversements du siècle suivant, en matière d'inventions : télégraphe, téléphone, machines à écrire et à calculer, cartes perforées, photographie, etc. Ces inventions multiples, si différentes en leurs applications premières, le XXe siècle les a fait converger dans un nouveau mode d'écriture, d'échanges et de représentation que mettent en œuvre les réseaux.
  L'Internet enchante les uns et inquiète les autres. Ainsi entend-on que le réseau des réseaux risque de creuser la fracture sociale : il y aurait désormais les analphabètes tristement classiques et les analphabètes au carré, qui ne savent pas écrire et n'ont point accès au réseau. Si cela est exact, l'on peut néanmoins reconnaître que la scolarisation réussie ne fait plus partie du palmarès des démocraties et que ladite fracture n'a pas eu besoin de l'Internet pour marquer de toute sa cruauté notre paysage urbain. L'Internet rendrait inutile la rencontre des personnes et leurs échanges directs, repoussant le contact physique. Peut-être est-ce vrai, mais il émerge dans des sociétés où les voisins de palier se parlent peu, où chacun craint le sida et où les turbulentes fratries des familles nombreuses ont disparu. S'inquiète-t-on de la santé publique? Oui, il y aura des pathologies liées à l'Intemet, car les signes pour dire le monde et qui le disent dans l'échange, signes des langues, chiffres, monnaies, écritures, incarnent le corps social et informent les psychés. Voilà qui n'est pas neuf, si l'on veut bien se souvenir de l'histoire du diagnostic d'hystérie.
  Enfin, me rétorquera-t-on, si le paquet d'informations numérisées circulant sur le réseau constitue bel et bien le signe de l'écriture réticulaire, allons-nous nous échanger les uns les autres grâce à des signes cachés, qui ne sont ni visibles ni audibles, autant dire sans signe ? Pourquoi pas ? répondrai-je, et cela non plus n'est pas neuf; car si nos parents connaissaient dans le jeu des rapports sociaux le poids des intentions, désirs et manœuvres que l'on n'exprimait pas, et calculaient leurs décisions en leur faisant place, voilà longtemps que nous raisonnons selon l'ordre de l'inconscient : pulsions, mobiles, mouvements souterrains, cachés au sujet quoique l'agissant, mais en eux-mêmes inaudibles et invisibles.
  L'Internet manifeste ce que le monde, nous incluant, est devenu, presque à notre insu. Rassemblant les transformations sémiologiques du siècle, qui sont pour une part à l'origine de ce que « le changement y soit devenu une valeur et le dénominateur commun de toute politique », comme le notait René Rémond, s'il est neuf, il mobilise néanmoins du déjà vu, du vécu éparpillé et encore impensé.
  En énonçant d'abord quelques propriétés de ses conditions de possibilité, le téléphone et l'informatique, puis en prenant exemple dans divers registres sémiologiques, langues et écritures des langues, écriture arithmétique et signes monétaires, les pages qui suivent se sont donné pour tâche d'avancer à petits pas sur ce terrain.   

  

  Le XXe siècle et les signes
 


L'informatique, qui représente avant tout une énorme puissance de calcul, dépend de nombreux développements scientifiques, techniques et mentaux. Son invention a nécessité la maturation de l'écheveau sémiologique de l'écriture arithmétique et l'idée que les hommes et leur monde peuvent s'écrire avec des chiffres. Parmi le fleuve de l'histoire des signes d'écriture, elle se situe dans la ligne de l'imprimerie ; mais, tandis que l'imprimerie produit des textes sur la base de l'analyse graphique des langues, l'informatique repose sur une analyse graphique particulière des nombres, appelée calcul binaire. L'imprimerie traite (ou plutôt traitait) de la même façon, par un bloc de plomb, les signes pour les langues, les signes textuels (ponctuation, blanc) et les chiffres romains et arabes pour les nombres, et indépendamment les images ; le choix des signes était opéré par l'ouvrier d'imprimerie. L'informatique traite sur un même plan les signes pour les langues, les signes textuels, les chiffres et les éléments des illustrations, mais pour ce faire opère une traduction : l'unité centrale de l'ordinateur n'effectuant que les opérations de base et ne reconnaissant que la présence/absence du courant électrique qui manifeste les nombres binaires, il a fallu mettre du langage, des langages, du logiciel, à la place de la discrimination intellectuelle humaine. Là où le bras portant la plume était mû par l'énergie musculaire, où les machines précédentes l'étaient par la mécanique et l'attraction terrestre, l'informatique met l'énergie électrique. Grâce au courant, fluide identifié à la lumière, qui traduit et meut, remplace et l'intelligence et la force, l'informatique signifie une stupéfiante expansion du langage.
  Un ordinateur est par excellence une machine à mémoire qui conserve, classe, traite des banques de données de toutes sortes : son unité centrale consiste en une mémoire dotée d'un langage de base (nombres, caractères) et d'instructions, stockées elles aussi selon un code binaire. Les périphériques, unités d'entrée (clavier, écran) et de sortie (imprimante, par exemple), permettent d'intégrer les données, puis de les restituer.
Étranges robots anthropomorphes que sont les ordinateurs, dont le modèle serait un homme réduit aux fonctions qui conditionnent la production et l'usage des signes d'écritures - et décidément hors de toute capacité imaginative.

L'onmiprésence de la parole

  Le téléphone débuta sa carrière à la fin du siècle dernier, très vivement aux États-Unis et lentement sur le vieux continent - et il fallut à Clément Ader de l'astuce et l'absence de Paris de Jules Grévy pour doter son bureau d'un récepteur. Cet appareil qui transmet les signes oraux de la parole, la voix et ses modulations, tout ce qu'elle livre du parleur, son âge, son état d'émotion et de santé, sa culture dans la langue, les Français le virent comme un outil pour la conversation privée des femmes, ce qui en retarda l'installation, qui ne fut généralisée qu'après 1975. Les Américains, au contraire, séparés par la distance, se persuadèrent aisément de la valeur quasi monétaire de ces échanges oraux, rapides et dénués de rhétorique, et s'en emparèrent pour
leurs affaires. L'outil changea, sans crier gare, les usages de parole, la nature et la variété des relations sociales, car on en vint à dire dans l'appareil des choses qui seraient restées tues sans lui ; il aida sans doute à la transformation des langues, faisant peut-être quitter à notre idiome national l'atmosphère d'urbain raffinement qui l'avait vu naître et où il s'était déployé.
  Grâce au téléphone, un réseau servant au transfert de signes linguistiques avait étendu son maillage, de l'entreprise ou du ministère au foyer, de proche en proche et sans structure centralisée ni verticale.
  Sur une autre base technique, celle des ondes, la radio gagna les habitations, faisant vibrer une voix venue d'ailleurs. Puis survint la télévision, qui, quoique diffusée à partir d'un centre vers les terminaux, dans une stricte structure centralisée et hiérarchique, montre des hommes en train de (se) parler.
  Discrètement mais sûrement, la théorie du langage propre au christianisme : Dieu qui donne le souffle et la parole à Adam pour nommer les animaux de la création, puis le Christ, homme et fils de Dieu, qui incarne le Verbe et délivre la Parole, puis les chrétiens qui s'approprient le corps du Christ dans l'eucharistie, avait cédé la place à quelque chose d'autre.
  L'Internet arrive dans un monde où le langage et la parole étaient devenus omniprésents et comme horizontaux, sans origine rejouable dans un rite et sans silence radical, qui sortent des machines, se déplacent sur des fils et naviguent sur les ondes.

L'éducation aux écritures

Ce siècle finissant a vu l'expansion de l'alphabet complet, qui fut mis à contribution pour écrire bon nombre de langues transmises jusque-là par l'oralité, en particulier d'Afrique, et la victoire, peut-être momentanée, des monolinguismes ; monolinguisme français et mort du breton, du provençal et, presque, de l'alsacien, sous les coups de la Grande Guerre, de l'école pour tous, y compris des futures mères, et de la radio ; monolinguisme anglophone aux États-Unis où les immigrants italiens, polonais, juifs et autres renoncèrent aux idiomes d'Europe au bénéfice de leur intégration, tandis que disparaissaient les langues de tant de populations amérindiennes. Mais la moderne monoglossie se transforme de l'intérieur, plus vivement, bien sûr, dans les sociétés à forte natalité : en France, les jargons propres à certaines populations selon leur classe d'âge sont créés et pratiqués dans ce qu'on appelle « les banlieues » pour une intercompréhension exclusive et défier l'école et l'écriture.
  L'anglais, ou plutôt l'anglo-américain, gagna au cours de ce siècle le rang de langue internationale, suivant en cela la prééminence du dollar, établie dès la fin de la Première Guerre mondiale. S'il était chic aux yeux de la mère de la comtesse du Pange, vers la fin du XIXe siècle, de prononcer « allô »en prenant l'accent anglais, il est aujourd'hui indispensable pour l'exercice de nombreuses professions comme pour les voyages de savoir s'exprimer en cette langue. Une polyglossie s'installe pour les membres des nations autres qu'anglophones - et, aux États-Unis, l'espagnol devient la seconde langue de la Fédération.
  Tous les citoyens du monde occidental apprirent dans la seconde partie du XXe siècle à lire et à écrire selon les canons de la langue des clercs. Et dans le même mouvement il fallut souvent apprendre à taper à la machine, à pratiquer la sténographie, officielle dans un cadre professionnel, individuelle pour l'élève ou l'étudiant qui prend des notes de cours ; il fallut écrire, vite, parfois beaucoup et même de façon lisible. C'est dans cette situation qu'arriva la micro-informatique, donnant à ceux qui écrivent la possibilité de produire leurs textes sous cette forme impersonnelle et claire qui avait signifié jusque-là le privilège de l'imprimé.
  Ce ne sont pas les écritures des langues qui ont connu un bouleversement en ce siècle, mais les langues. Internet survient dans un monde massivement éduqué aux écritures, habitué à la (re)production de textes en masse et convaincu d'une nécessaire polyglossie.

L'invasion des chiffres

  Le XXe siècle, et surtout sa seconde partie, a passionnément aimé écrire le monde avec des chiffres. Statistiques et pourcentages, dénombrements de toutes sortes ont envahi nos journaux, nos émissions de radio et de télévision, nos discours politiques et notre univers social. En 1949, Claude Lévi-Strauss demandait à un mathématicien d'interpréter les structures élémentaires de la parenté en signes arithmétiques, dans les années 1960 les mathématiciens assuraient que si la théorie des ensembles était enseignée aux jeunes, plus jamais, jamais plus ! ils ne seraient les victimes d'idéologies dangereuses. Professeurs, journalistes, technocrates précédant le public, qui ne fut pas, il est vrai, si naïf, ont vu dans les expressions chiffrées non seulement la source d'une autorité difficile à contester, alors qu'une expression dans la langue laisse place à l'argumentation, mais surtout quelque chose de stable, d'objectif, d'indépendant des lieux et des personnes, quelque chose de plus vrai.
  Ce n'est qu'à la fin des années 1980, en France du moins, que se produisit le désenchantement de l'écriture arithmétique. Michel Cicurel, par exemple, qui, comme démographe, connaît bien les nombres et les calculs, insista sur la critique des écritures chiffrées, qui nécessitent une interprétation (1).
  Mais que signifie, ici, interpréter? Les chiffres écrivent des nombres ; ces nombres ne sont pas dans la nature, ils ont été obtenus par des calculs à partir d'enregistrements de données, par exemple sociales. Un nombre n'a de sens, dans l'écriture chiffrée du monde, que si est explicité l'ensemble des procédures par lequel on est parvenu à le produire. Sylviane Gasquet-More en donne un bon exemple : « On peut se demander par quelle mystérieuse addition L'Événement du jeudi parvient à nous annoncer que "99,8 % des Français possèdent déjà un compte en banque". 99,8 %, cela paraît tout de même beaucoup ! Car les nourrissons premier âge font aussi partie de l'ensemble des Français... Cela voudrait dire aussi que toutes les femmes au foyer disposent d'un compte personnel. La situation n'a en soi rien d'impossible, mais de là à l'imaginer généralisée... Comment dénombrer les Français ayant un compte en banque ? Il est certes plus facile de dénombrer les comptes que les personnes. Le journaliste aurait-il additionné les comptes existant dans chaque banque, omettant que certains en ont plusieurs ? Tout de même pas, puisqu'il nous prévient de lui-même : "Et 60 % (des Français) ont même confié leurs économies à deux banques différentes"... Bon, admettons qu'il s'agit peut-être seulement des Français de plus de dix-huit ans, ce qui est déjà plus plausible. Mais, plus loin, il est précisé qu'une bonne partie des RMistes, des S.D.F. ou des personnes âgées sont rejetées par les banques... Si tout ce monde est écarté des guichets, comment est-il possible que 99,8 % des Français aient un compte en banque ? Mystère, on n'en saura rien (2). »
  Critiquer l'écriture du monde par des chiffres, c'est revenir sur ce qui a permis l'énoncé d'un nombre, c'est s'assurer de la validité de sa désignation. En quelque sorte, il en va des nombres de nos écritures arithmétiques comme des mots ; la compréhension, la discussion, la vérité, la vie politique et sociale dépendent de ce que nombres et mots désignent proprement leur référent. Cela n'est jamais absolument acquis pour les mots, mobiles dans les langues, entre les hommes multiples et leur monde mouvant ; les nombres, dès lors qu'on leur a fait quitter l'empyrée poétique des pures mathématiques pour entrer dans le chaos du réel, ne sont pas plus fermes que les mots.
  Mais j'avoue ne pas trouver indifférent que tout le temps du règne social de l'écriture arithmétique, disons de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l'an 2000, a été employé à la création de l'informatique, à l'invention et la diffusion de la micro-informatique, à l'imagination, la construction et l'installation des réseaux. L'Internet arrive dans un monde rompu à l'écriture arithmétique, informé par les nombres, qui se pense dans leur miroir, mais aussi lassé, qui ne place plus en eux l'espoir de disposer enfin de signes sûrs et certains.

Vers la monnaie graphique

  C'est dans le domaine de la monnaie que la mobilité sémiologique du XXe siècle demeure la plus étonnantev; je ne crois pas que l'on puisse
trouver dans les siècles de l'histoire moderne et contemporaine pareil bouleversement continu ; seul le monde grec de la seconde moitié du VIIe au Ve siècle avant notre ère pourrait fournir un terme utile à la comparaison. Pour avancer dans ce terrain trop difficile, je traiterai à part le support des monnaies et leur référent.
  La transformation des supports monétaires rend visible le mouvement général qui est celui de l'amplification de la création de monnaie par les banques du fait du crédit.
  La circulation des billets de banque, entamée en France dans le dernier tiers du XIXe siècle, devint générale à la faveur, si l'on peut dire, de la Première Guerre mondiale, qui rendit nécessaire que l'on dispensât la Banque de France de rembourser ses billets en espèces métalliques (l'étalon or régnait alors) et que l'on élevât le maximum des émissions de monnaie fiduciaire, en bref que l'usage de la fameuse planche à billets de sombre mémoire fût partiellement libéré, sous le contrôle du gouvernement.
  Les chèques bancaires, déjà utilisés au XIXe siècle, davantage en Angleterre, gagnèrent les usages avant la Seconde Guerre mondiale et surtout après elle, tandis que l'accès populaire aux organismes bancaires et aux chèques postaux passait dans les moeurs. Du point de vue sémiologique, le chèque est un document curieux ; le papier porte l'impression des en-tête, adresse, identification de la banque qui l'émet et le nom du client titulaire du compte ; c'est lui qui écrit le montant, date et signe. La banque imprime, le titulaire écrit à la main ; la banque est une société, le titulaire un nom propre. Au fond, voilà qui ressemble aux billets émis par une banque centrale : ils sont imprimés, mais signés des noms propres des responsables ; certes, ces signatures sont imprimées, reproduites d'après un document autographe, et leurs auteurs ne disposent pas, en signant, de leur propre argent. Car le billet est une monnaie autonome, qui ne
nécessite aucune garantie autre que sa possession et favorise l'anonymat, tandis que le chèque demande au signataire en train de payer qu'il certifie de son identité. Le chèque a mis au centre de l'échange de monnaie graphique les écritures identitaires, signature du nom propre, carte d'identité, précédant en cela la carte bancaire. Dans la mesure où le billet non convertible en or signifia le début de l'amplification de la création monétaire, le chèque, au strict plan sémiologique, c'est-à-dire même si son émission n'est pas synonyme de création de monnaie, disperse cette amplification parmi les citoyens qui le signent.
  C'est la carte bancaire qui fit entrer les réseaux de transfert de données numérisées dans notre vie quotidienne, au cours des années 1980. La carte bancaire porte le nom de carte de crédit et typifie un usage monétaire fondé sur le crédit, puisque les dépenses des agents s'organisent selon l'avenir - le salaire venant combler les dépenses déjà faites - et non plus selon l'avoir, où l'on dépensait ce que l'on avait.
Cette monnaie qui se laisse définir par le credit repose sur la possession de la carte bancaire ; celle-ci ne libère pas de l'attestation d'identité (signature pour une carte à bande magnétique, code pour une carte a puce), mais représente en soi une garantie : tout le monde n'en possède pas et de loin, certaines personnes n'arrivent pas à intégrer son usage, à signer d'un code, à gérer l'argent virtuel. Cette garantie concerne moins des avoirs accumulés sur un compte qu'un savoir.
  Une bonne part de l'histoire du référent monétaire au XXe siècle consiste en le détachement des valeurs des pays anciennement industrialisés vis-à-vis de l'or. Ce détachement, entamé en 1917 pour les monnaies européennes, ne fut pourtant pas radical puisqu'elles se rattachèrent alors au dollar, convertible en or jusqu'au 15 août 1971. Même si cela nous paraît aujourd'hui franchement archaïque, le rapport des monnaies, et même de la monnaie en son principe, à l'or resta longtemps fondamental ; de fait, depuis la création de la monnaie frappée, les monnaies soit consistaient en métal précieux, soit se rapportaient à une monnaie de métal précieux, soit restaient convertibles. Cela est si vrai que certains économistes, dont Jean-Luc Gréau à la suite de John Maynard Keynes, interprètent la grande dépression des années 1930 comme la réaction à la volonté de certains gouvernements de « rétablir l'ancienne valeur or de leurs monnaies respectives ou de s'en approcher le plus possible (3) », ce qui passait évidemment par une déflation des moyens de paiement, alors que la généralisation de la monnaie graphique allait vers l'amplification sociale de la création monétaire.
Le système de Bretton-Woods établi en 1944 était centré sur le dollar, encore convertible en or, comme étalon de change et moyen de paiement et instaurait entre les monnaies des pays industrialisés des parités fixes et ajustables. Ce furent les vingt-cinq glorieuses, de 1945 à 1970, temps où les États régnaient sur leurs devises un peu comme sur leur langue, une fois acquis le monolinguisme et la scolarisation globale. Bretton-Woods signifia, certes, la rupture à demi-mot vis-à-vis de l'or, mais à demi-mot seulement ; car c'est bien les réserves d'or de la Federal Reserve américaine qui furent menacées par les euro-dollars, trop nombreux, et leurs propriétaires, qui pouvaient demander la quantité d'or correspondant aux devises américaines qu'ils possédaient. La décision brutale de Richard Nixon de mettre fin à la convertibilité-or du dollar dit assez bien que cette dernière n'était pas neutre pour la définition des monnaies.
  Le rattachement des monnaies à l'or définitivement défait, il n'y eut plus que de la monnaie à l'écriture. C'est dans cet environnement sémiologique que fleurit la stagflation. Il est de l'ordre de la logique qu'en pur régime graphique, quand les relations économiques ne s'expriment qu'au travers de chiffres, la monnaie tende à se créer par soi-même de façon systématique, à croître, ce qui explique en partie et l'augmentation des salaires de la période de stagflation et l'inflation. Qu'est-ce qui pouvait redonner à la monnaie du corps, de la substance, voire de l'inertie? Sans aucun doute, ainsi d'ailleurs que les Allemands en donnèrent l'exemple, le lien social, c'est-à-dire l'aptitude des citoyens à négocier, même quand ils ont des intérêts divergents, à se parler, à jouer ensemble le jeu de la parole faite de prévision, d'intérêts bien compris et de solidarité, à mettre en avant la parole dans leur langue comme régulateur monétaire et, pour finir, comme « monnaie ». Pratique à laquelle les Français, pour de profondes raisons civilisationnelles, étaient pour le moins mal préparés.
  Assez étrangement, la période de la stagflation (1970-1983) est celle du développement anarchique des réseaux, tandis que 1983 signe la date de naissance de l'Internet.
  L'Internet arrive dans un monde où les monnaies nationales ont rejoint les langues ; si l'écriture arithmétique utilisée en masse pour exprimer le social a fini par faire voir qu'un nombre n'avait pas en soi plus de vérité qu'un mot, la monnaie a suivi le même chemin, mais sur un autre versant des langues. Il ne s'agit pas ici de signification, mais de consensus social, dans la parole et la désignation : les signes linguistiques ont le sens que leur donnent les locuteurs dans leurs expressions au cœur de leurs échanges.
Ainsi en va-t-il donc des monnaies : elles sont fortes quand leurs utilisateurs et créateurs savent, par le lien social, par le sens qu'ils établissent entre eux, donner corps à leur inconsistance graphique.

  Après ce rapide survol des différents systèmes de signes, auquel il faudrait ajouter le développement de l'image, fixe puis mobile, de la photo à la vidéo, il semblerait qu'une histoire des générations de ce siècle serait possible, qui les différencierait non point par les grands événements politiques, mais par les transformations sémiologiques ; au fur et à mesure de l'aventure des signes du XXe siècle, l'écart entre les générations se fit plus grand, et plus forte la sensation d'appartenir à une même classe - à une communauté - auprès des égaux qui vibrent et échangent dans les mêmes signes. Sans doute faudrait-il aller plus loin ; on sait combien la langue allemande rassembla les partisans de Hitler et le rôle de la radio dans la propagande nazie. On n'ignore pas la passion pour la masse des régimes totalitaires, en face des démocraties occidentales qui pensaient le social dans l'écriture arithmétique - comme si la masse portant un unique au pouvoir exprimait la négation de l'écriture arithmétique...

 

 

Le cybersujet

 

  
   Précédé par les réseaux indépendants, l'Internet arrive au bout de ce siècle-là qui a vu tant de dispositifs sémiologiques changer : la parole victorieuse de la séparation grâce au téléphone, les machines parlantes, les langues atteintes de réduction, de fragilité ou de nouvelle diversification, le détachement des monnaies vis-à-vis
de l'or, le désenchantement de l'écriture arithmétique et des nombres... Ce ne sont certes pas là les seuls changements du siècle, ni peut-être même les plus profonds ; mais les signes accompagnent tous les aspects de la vie des hommes, étant à la fois des miroirs et des armes.
Tous ces dispositifs sémiologiques, l'Internet les rassemble, les traite et les rejoue, sur des fondements techniques autres et neufs. L'on parle beaucoup ces temps-ci de la « convergence » où de nombreuses chaînes de télévision seraient désormais diffusées par l'Internet; techniquement ce n'est pas impossible, mais il faut attendre pour cela la généralisation d'une distribution à haut débit, car les images mobiles sont très consommatrices de bande passante. Nous n'y sommes point et, le temps d'y parvenir, le paysage cybernétique aura beaucoup changé.
  Prenons les choses autrement, pour réfléchir sur la position qu'occupe le cybersujet. Les réseaux reposent sur la jonction de câbles (dont téléphoniques) et d'ordinateurs ; un ordinateur est une puissance de calcul qui reçoit, stocke, classe, transforme et externalise des banques de données. Ce qui varie d'un ordinateur à l'autre, hormis leur hardware et leur software, c'est la banque de données riches dans les laboratoires de recherche, dans certaines professions, auprès des passionnés de toute branche du savoir qui peut se stocker en numérique (inscriptions élamites, timbres-poste de l'Inde anglaise, dessins érotiques australiens...). D'ailleurs, les réseaux et le web furent inventés pour échanger avant tout des données scientifiques à l'intérieur du milieu savant. Or l'Internet et surtout le web sont sortis de leur milieu d'origine. Comme tous les foyers connectés au réseau ne sont pas autant de foyers de chercheurs, on peut se demander en quoi consiste la banque de données qui va circuler sur le réseau.
  En nous-mêmes. Le sujet connecté constitue la banque de données de sa machine. Ce sont, en effet, les expressions de ses goûts, ceux de son âge, de son genre, de son milieu, de ses connaissances, de ses désirs, de ses appétits, de ses aptitudes, patience, curiosité, intuition, imagination, de ses dons dont il va investir le réseau : il va mettre par écrit tout ce qu'il porte en lui qui peut l'être. Les lieux de discussions, forums, chat rooms, sont ainsi conçus que l'on s'y branche quand le thème annoncé paraît intéressant et l'on y va de ses remarques, suggestions et plaisanteries... Le courriel, asynchrone comme le courrier postal et immédiat comme le téléphone, autorise une écriture vive, sans long temps de réflexion, peut-être passionnée et passionnelle, en tout cas fluide dans sa formulation linguistique et techniquement légère.
  L'écriture réticulaire, où un même message peut avoir plusieurs destinataires, fabrique ou plutôt contient une utopie, celle d'une écriture de la conversation, en un vrai salon de tous les coins du monde - utopie, car nul n'écrit jamais comme il parle, nul n'écrit jamais ce qu'il dit, et la parole échappe -, exquise utopie.
Et le réseau d'environner le cybersujet de parole écrite, sans bruit, la sienne et celle des autres, dans un pur amphithéâtre d'échos.
  On ne s'étonnera donc pas que Michel Gensollen (4) puisse démontrer de façon convaincante que le web gratuit est le moteur du web marchand ; pour qu'advienne seulement ce dernier - la publicité fit son apparition sur la toile en 1995
-, il fallait que les cybersujets existent déjà, qu'ils aient eu des raisons personnelles de se connecter
- dont la première fut le jeu de la découverte. Cela fait, la publicité trouva sur le réseau des myriades de banques de données à informer ; moyennant la réponse de l'internaute à un petit questionnaire ou l'envoi dans son ordinateur d'un cookie (minuscule programme espion), les marchands peuvent savoir tout ce qui les intéresse (âge, sexe...) du cybersujet afin de lui expédier une publicité ciblée. Donc plus les gens se connectent, fût-ce pour s'amuser, plus le réseau s'enrichit.
  L'Internet et les réseaux dégagent, il me semble, un nouvel espace monétaire. Certes, l'on paie sur le réseau avec sa carte bancaire, à condition d'en dévoiler le numéro et la date d'expiration et de dire son nom propre - c'est dire qu'il ne s'agit pas, du moins pas encore, de « nouvelle » monnaie. Mais l'idée est en l'air, ainsi que le montre la parabole suivante, émise par un journaliste du New York Times et rapportée par Bernard Maître et Grégoire Aladjidi (5). Pour faire fortune sur l'Internet, monsieur Cyber a une idée fort simple : vendre sur la toile chaque billet de 100 dollars au prix de 95 dollars ; des millions d'internautes ne manqueront pas de visiter son site, ce qui permettra de constituer une gigantesque banque de données de cybersujets ; à chaque visite n'aura lieu qu'une seule transaction, ce qui permettra d'assurer les futurs investisseurs de son entreprise que les visiteurs seront fidèles ; nulle rentabilité à court terme n'est prévue, mais le revenu de la publicité couvrira rapidement les frais engagés et l'introduction en Bourse suivra...
  La monnaie, dit la parabole, la monnaie graphique acclimatée au réseau par la carte bancaire est bonne à ouvrir le nouveau champ monétaire, sans nous en montrer le visage. S'il n'est pas prévisible qu'elle disparaisse, il ne serait pourtant pas étonnant qu'un nouvel espace de valeur et d'échange se crée, dont le moteur sera sans nul doute le savoir. Ainsi, une entreprise comme Netscape a distribué gratuitement sa production logicielle pour occuper le marché, tandis que, fort activement de nos jours, des internautes testent gratuitement des logiciels et les affinent. Que savons-nous de la monnaie? Qu'écrite elle mime la parole dans les langues naturelles, traduisant en quelque sorte toutes les langues, qu'elle a à voir et avec les nombres et avec une denrée rare et précieuse (électrum, or, argent), que plus elle est proche de la denrée précieuse plus elle est anonyme. Les logiciels répondent assez bien à ces définitions monétaires, qui ont à voir avec la lumière du courant électronique et qui sont affinés sur le réseau par des travailleurs savants et non salariés.

Transformation des signes,
transformation des idées

  Industrie propre, l'Internet se fait champion de l'écologie ; les uns disent de leur livre qu'il est la « version arbre mort » du texte qu'il véhicule, laissant se profiler dans cette expression les linéaments d'un culte de l'arbre, les autres qu'une entreprise épousant le réseau, une start-up, est un organisme vivant plongé au sein de son écosystème, l'Internet. À quoi s'ajoutent des discours glorifiant ce dernier pour son respect de la Terre mère et la relation fusionnelle entre l'humanité nouvelle que constituent les internautes et la planète bleue.
Si des expressions pareilles agacent la rationalité, il faut néanmoins les prendre au sérieux, car elles portent la marque des recherches, des mentalités et des expérimentations qui caractérisèrent la Californie intellectuelle et universitaire des années 1960. On a dit et redit que les communautés hippies d'alors préfigurèrent les cybernétiques actuelles : communautés d'intention,
horizontales et non hiérarchiques, à la composition mobile, voire aléatoire, dont nul ne contrôle les entrées et les sorties, laissant à l'intérieur d'elles-mêmes les sujets s'associer librement. Mais il y a plus.
  Marshall McLuhan publia Understanding Medias en 1964, où il analysait les orientations mentales et les activités subjectives propres au monde de l'imprimé et à celui de la télévision, œuvre qui eut un immense retentissement. Auparavant et en parallèle, dans les années 1950 et 1960, des personnalités d'horizons divers (spirites, informaticiens, écrivains...) exprimaient le désir d'augmenter le potentiel cérébral, la mémoire, les perceptions, les états de conscience des individus, les capacités et le pouvoir du cerveau. Augmenter et transformer furent leurs maîtres mots. S'attacher à cette mouvance informelle constitue peut-être l'une des meilleures entrées pour comprendre l'Internet.
  Tout se passe comme s'il y avait eu à cette quête de multiples réponses, parmi lesquelles les expériences psychédéliques avec le LSD, la méditation dite transcendantale sous l'influence de techniques hindoues, le channeling, pratique chamanique où le sujet permet à un être désincarné de se manifester et de parler, et la naissance des réseaux télé-informatiques. Tandis que les uns cherchaient à sortir du filtre de la conscience ordinaire par les drogues et les transes, les autres projetaient à l'extérieur de l'homme dans les réseaux ce qu'on imaginait alors des connexions cérébrales.
  Mais quel que soit l'aspect que l'on considère de cette mouvance californienne - formes sociales, scientifiques et subjectives -, chacun met en cause la parole dans les langues, les échanges et le langage ; vivre de façon différente en réorganisant sur d'autres bases que reçues les rapports entre parents et enfants, hommes et femmes, Blancs et Rouges, Américains et Hindous revient concrètement à parler selon des modes qu'il faut inventer. Considérer les implications cognitives des moyens d'information, comme le fait McLuhan, ou les activités du cerveau englobe le langage et le met, dans la pratique concrète de la réflexion, sans cesse au premier plan.
  Bref, il en va de l'écriture réticulaire comme des autres écritures qui, lors de leur invention, se coulent dans les représentations que les inventeurs se font de la parole, du langage, du corps parlant, des rapports entre les vivants visibles et les invisibles et de leurs expériences en ces champs. L'invention la plus moderne des écritures eut lieu au cours d'une transformation des usages de parole, dans une mutation de ce que j'ai appelé la théorie du langage. Si les acteurs en ont une partielle conscience, tout est pourtant loin d'être explicité, car il demeure de la nature de la parole et de ses signes d'être invisibles et transparents, en leur omniprésence même.
  Il devient donc compréhensible que les présents cyberprophètes préfèrent voir dans l'Internet une noosphère ou une connexion généralisée de cerveaux et le présentent comme un drôle de corps en marge de la vie et la mort - on peut même lire : « TCP/IP ne peut pas mourir. » La high tech a besoin du mythe puisqu'elle fonde un discours sur l'homme, mais ce mythe est réduit à un élément minimal : l'image d'un organe.
  Les envolées inspirées et quasi religieuses des cyberprophètes ne peuvent nous surprendre ; elles constituent pour nous des objets d'étude, à comprendre comme les idées des prêtres égyptiens pour qui les hiéroglyphes figuraient les « paroles divines ». De fait, le paquet, signe de l'écriture réticulaire, navigue dans l'ombre entre les machines et semble mettre en état de communiquer ceux qui sont des vivants visibles et d'autres, vivants « désincarnés ». On trouve d'ailleurs sur un site web les lignes suivantes : « Le spiritisme se réveilla lors des inventions du télégraphe et du téléphone qui rendirent possible l'expédition de messages au travers de longues distances. On sentit alors que la communication avec les morts - que l'on appelle channeling - pourrait être très vite découverte. »
La gigantesque expansion du langage qu'ont signifié le téléphone et l'informatique substantifierait sur les réseaux l'idée, somme toute banale aux yeux de l'anthropologue, que des êtres humains non immédiatement présents - morts, foetus, héros culturels (?) - pourraient bien parler. Ils seraient « désincarnés », sortis de l'horizon de vie où l'on parle avec un corps, pour rentrer dans l'horizon plus vaste et qui inclut le premier où l'on communique sans corps. Ils n'auraient pas gagné le ciel, ni rejoint les enfers, ni en haut ni en bas, et aucune verticalité ne pourrait rendre compte de leur situation - ils demeureraient là, à côté, sur un même plan que les vivants. Et si une nouvelle écriture donne à voir les représentations du milieu qui l'a fait naître, il faut admettre que, lorsqu'elle sé répand, lesdites représentations se répandent aussi. C'est vrai, l'Internet diffuse une spiritualité particuhère, et l'on peut lire souvent, dans des contextes assez différents, que les internautes vivent une « transcendance horizontale », typifient une « humanité réconciliée avec elle-même » et distribuent à leurs contemporains non connectés la bonne nouvelle qui les régénérera : l'unité cosmique de toutes choses avec toutes choses.
  Gardons-nous de sourire : les signes dessinent le monde des hommes autour de chacun d'eux. Il en a besoin. Une transformation, qui touche aux signes dont il a l'habitude, atteint tous les aspects de sa vie et les idées qu'il s'en fait, les brise et les recompose.
  Et multiples sont les ruses de la raison dans la transparence des réseaux. Tel prophète qui publie le message de l'intelligence enfin collective compte bien en toucher privativement les dividendes : droits d'auteur, prestige, reconnaissance. La passion écologique de la Terre mère a accouché d'une anthroposphère, d'une cyberculture au nom de la Nature. La démocratie virtuelle peut se faire le vecteur de la propagande. Le savoir global et la mémoire totale des réseaux se résolvent dans une forêt de sites au contenu souvent pauvre - confessions, conseils moraux, (auto)biographies, listes d'événements - où la pensée qui trie, rassemble et organise paraît pour le moins étrangère. Sur les quelques dizaines de sites que j'ai visités à propos des mouvements intellectuels et hippies de la Califomie des années 1960, deux en proposaient une mise en perspective construite, dont un seul une interprétation.

  Alors que toutes les sociétés humaines sont aujourd'hui accessibles dans des publications, livres et articles, comme l'a écrit récemment Gérard Lenclud (6), alors qu'il n'y a plus d'espace vierge pour aiguiser l'appétit d'aventure de ceux qui, il y a peu, se faisaient marins, explorateurs, aviateurs ou missionnaires, et que les voyages réels sur la Lune et sur Mars sont réservés àquelques très rares ingénieurs très sportifs et très triés, « la croissance du web est infinie », « la toile est un espace sans frontière, que nul ne connaît en son entier et que nul ne contrôle ».
  Au bout d'un siècle de mouvement fou, des personnes, des biens, des signes, l'Intemet arrive. Langage parmi les langues, savoir qui rend possibles les savoirs, il exclut, hiérarchise, sacralise. Monnaie future, qui a commencé par des jeux.
Nouvelle Amazonie, végétation où l'on pénètre à la machette et qui se referme derrière soi, il comble un défaut du monde réel - connu, étroit, surpeuplé.





 


 

 

 

  Notes
 


1. Michel Cicurel, La Génération inoxydable (1989) : « Discuter les chiffres, les interpréter [...] est certes moins enivrant que de s'abandonner au vertige exquis des chiffres inéluctables » (rééd., Paris. Hachette Pluriel, p. 40).
2. Sylviane Gasquet-More, Plus vite que son nombre. Déchiffrer l'information, Paris, Éd. du Seuil, 1999, pp. 36-37.
3. Jean-Luc Gréau, Le Capitalisme malade de sa finance, Paris, Gallimard, « Le Débat », 1998, p. 37. Mes considérations sur la monnaie, hormis ce qui concerne la sémiologie, lui doivent à peu près tout.
4. Michel Gensollen, « La création de valeur sur Internet », Réseaux, vol. 17, n° 97/1999, pp. 17-76.
5. Bernard Maître, Grégoire Aladjidi, Les Business Models de la nouvelle économie, Paris, Dunod, 1999, p. 140.
6. Gérard Lenclud, « Questions sur l'anthropologie », Sciences de l'homme et de la société. Lettre du département du C.N.R.S., n° 57, décembre 1999, p. 6.

 

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