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Le transfert entre ordinateurs de paquets d'informations
numérisées qui définit un réseau commença
dans les milieux scientifiques des universités de l'Ouest
américain en 1969, liés à la recherche militaire,
puis les réseaux proliférèrent (États-Unis,
Angleterre, France, etc.) ; se posa alors la question d'un standard
commun et Vinton Cerf et Robert Kahn, de l'université de
Californie à Los Angeles, publièrent le protocole
de l'Internet TCP (Transmission Control Protocol) au début
des années 1970; l'Internet démarra grâce à
l'adoption de TCP/IP vers 1983 ; le web fut créé par
des physiciens du Cern sur une structure hypertextuelle en 1989
et le web commercial connut une expansion brutale à partirde
1995.
Quand l'Internet arrive dans les foyers, le XXe siècle
en est à son terme après une histoire sémiologique
particulièrement mouvementée. Le XIXe siècle
s'était principalement occupé à répandre
la connaissance et les usages des écritures - extension de
l'écriture chiffrée des individus et de la société,
monnaies graphiques, scolarisation, journaux. Il avait jeté
également les bases des bouleversements du siècle
suivant, en matière d'inventions : télégraphe,
téléphone, machines à écrire et à
calculer, cartes perforées, photographie, etc. Ces inventions
multiples, si différentes en leurs applications premières,
le XXe siècle les a fait converger dans un nouveau mode d'écriture,
d'échanges et de représentation que mettent en uvre
les réseaux.
L'Internet enchante les uns et inquiète les autres.
Ainsi entend-on que le réseau des réseaux risque de
creuser la fracture sociale : il y aurait désormais les analphabètes
tristement classiques et les analphabètes au carré,
qui ne savent pas écrire et n'ont point accès au réseau.
Si cela est exact, l'on peut néanmoins reconnaître
que la scolarisation réussie ne fait plus partie du palmarès
des démocraties et que ladite fracture n'a pas eu besoin
de l'Internet pour marquer de toute sa cruauté notre paysage
urbain. L'Internet rendrait inutile la rencontre des personnes et
leurs échanges directs, repoussant le contact physique. Peut-être
est-ce vrai, mais il émerge dans des sociétés
où les voisins de palier se parlent peu, où chacun
craint le sida et où les turbulentes fratries des familles
nombreuses ont disparu. S'inquiète-t-on de la santé
publique? Oui, il y aura des pathologies liées à l'Intemet,
car les signes pour dire le monde et qui le disent dans l'échange,
signes des langues, chiffres, monnaies, écritures, incarnent
le corps social et informent les psychés. Voilà qui
n'est pas neuf, si l'on veut bien se souvenir de l'histoire du diagnostic
d'hystérie.
Enfin, me rétorquera-t-on, si le paquet d'informations
numérisées circulant sur le réseau constitue
bel et bien le signe de l'écriture réticulaire, allons-nous
nous échanger les uns les autres grâce à des
signes cachés, qui ne sont ni visibles ni audibles, autant
dire sans signe ? Pourquoi pas ? répondrai-je,
et cela non plus n'est pas neuf; car si nos parents connaissaient
dans le jeu des rapports sociaux le poids des intentions, désirs
et manuvres que l'on n'exprimait pas, et calculaient leurs
décisions en leur faisant place, voilà longtemps que
nous raisonnons selon l'ordre de l'inconscient : pulsions, mobiles,
mouvements souterrains, cachés au sujet quoique l'agissant,
mais en eux-mêmes inaudibles et invisibles.
L'Internet manifeste ce que le monde, nous incluant,
est devenu, presque à notre insu. Rassemblant les transformations
sémiologiques du siècle, qui sont pour une part à
l'origine de ce que « le changement y soit devenu une
valeur et le dénominateur commun de toute politique »,
comme le notait René Rémond, s'il est neuf, il mobilise
néanmoins du déjà vu, du vécu éparpillé
et encore impensé.
En énonçant d'abord quelques propriétés
de ses conditions de possibilité, le téléphone
et l'informatique, puis en prenant exemple dans divers registres
sémiologiques, langues et écritures des langues, écriture
arithmétique et signes monétaires, les pages qui suivent
se sont donné pour tâche d'avancer à petits
pas sur ce terrain.
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L'informatique, qui représente avant tout une énorme
puissance de calcul, dépend de nombreux développements
scientifiques, techniques et mentaux. Son invention a nécessité
la maturation de l'écheveau sémiologique de l'écriture
arithmétique et l'idée que les hommes et leur monde
peuvent s'écrire avec des chiffres. Parmi le fleuve de l'histoire
des signes d'écriture, elle se situe dans la ligne de l'imprimerie ;
mais, tandis que l'imprimerie produit des textes sur la base de
l'analyse graphique des langues, l'informatique repose sur une analyse
graphique particulière des nombres, appelée calcul
binaire. L'imprimerie traite (ou plutôt traitait) de la même
façon, par un bloc de plomb, les signes pour les langues,
les signes textuels (ponctuation, blanc) et les chiffres romains
et arabes pour les nombres, et indépendamment les images ;
le choix des signes était opéré par l'ouvrier
d'imprimerie. L'informatique traite sur un même plan les signes
pour les langues, les signes textuels, les chiffres et les éléments
des illustrations, mais pour ce faire opère une traduction :
l'unité centrale de l'ordinateur n'effectuant que les opérations
de base et ne reconnaissant que la présence/absence du courant
électrique qui manifeste les nombres binaires, il a fallu
mettre du langage, des langages, du logiciel, à la place
de la discrimination intellectuelle humaine. Là où
le bras portant la plume était mû par l'énergie
musculaire, où les machines précédentes l'étaient
par la mécanique et l'attraction terrestre, l'informatique
met l'énergie électrique. Grâce au courant,
fluide identifié à la lumière, qui traduit
et meut, remplace et l'intelligence et la force, l'informatique
signifie une stupéfiante expansion du langage.
Un ordinateur est par excellence une machine à
mémoire qui conserve, classe, traite des banques de données
de toutes sortes : son unité centrale consiste en une mémoire
dotée d'un langage de base (nombres, caractères) et
d'instructions, stockées elles aussi selon un code binaire.
Les périphériques, unités d'entrée (clavier,
écran) et de sortie (imprimante, par exemple), permettent
d'intégrer les données, puis de les restituer.
Étranges robots anthropomorphes que sont les ordinateurs,
dont le modèle serait un homme réduit aux fonctions
qui conditionnent la production et l'usage des signes d'écritures
- et décidément hors de toute capacité imaginative.
L'onmiprésence de la parole
Le téléphone débuta sa carrière
à la fin du siècle dernier, très vivement aux
États-Unis et lentement sur le vieux continent - et il fallut
à Clément Ader de l'astuce et l'absence de Paris de
Jules Grévy pour doter son bureau d'un récepteur.
Cet appareil qui transmet les signes oraux de la parole, la voix
et ses modulations, tout ce qu'elle livre du parleur, son âge,
son état d'émotion et de santé, sa culture
dans la langue, les Français le virent comme un outil pour
la conversation privée des femmes, ce qui en retarda l'installation,
qui ne fut généralisée qu'après 1975.
Les Américains, au contraire, séparés par la
distance, se persuadèrent aisément de la valeur quasi
monétaire de ces échanges oraux, rapides et dénués
de rhétorique, et s'en emparèrent pour
leurs affaires. L'outil changea, sans crier gare, les usages de
parole, la nature et la variété des relations sociales,
car on en vint à dire dans l'appareil des choses qui seraient
restées tues sans lui ; il aida sans doute à
la transformation des langues, faisant peut-être quitter à
notre idiome national l'atmosphère d'urbain raffinement qui
l'avait vu naître et où il s'était déployé.
Grâce au téléphone, un réseau
servant au transfert de signes linguistiques avait étendu
son maillage, de l'entreprise ou du ministère au foyer, de
proche en proche et sans structure centralisée ni verticale.
Sur une autre base technique, celle des ondes, la radio
gagna les habitations, faisant vibrer une voix venue d'ailleurs.
Puis survint la télévision, qui, quoique diffusée
à partir d'un centre vers les terminaux, dans une stricte
structure centralisée et hiérarchique, montre des
hommes en train de (se) parler.
Discrètement mais sûrement, la théorie
du langage propre au christianisme : Dieu qui donne le souffle et
la parole à Adam pour nommer les animaux de la création,
puis le Christ, homme et fils de Dieu, qui incarne le Verbe et délivre
la Parole, puis les chrétiens qui s'approprient le corps
du Christ dans l'eucharistie, avait cédé la place
à quelque chose d'autre.
L'Internet arrive dans un monde où le langage
et la parole étaient devenus omniprésents et comme
horizontaux, sans origine rejouable dans un rite et sans silence
radical, qui sortent des machines, se déplacent sur des fils
et naviguent sur les ondes.
L'éducation aux écritures
Ce siècle finissant a vu l'expansion de l'alphabet complet,
qui fut mis à contribution pour écrire bon nombre
de langues transmises jusque-là par l'oralité, en
particulier d'Afrique, et la victoire, peut-être momentanée,
des monolinguismes ; monolinguisme français et mort
du breton, du provençal et, presque, de l'alsacien, sous
les coups de la Grande Guerre, de l'école pour tous, y compris
des futures mères, et de la radio ; monolinguisme anglophone
aux États-Unis où les immigrants italiens, polonais,
juifs et autres renoncèrent aux idiomes d'Europe au bénéfice
de leur intégration, tandis que disparaissaient les langues
de tant de populations amérindiennes. Mais la moderne monoglossie
se transforme de l'intérieur, plus vivement, bien sûr,
dans les sociétés à forte natalité :
en France, les jargons propres à certaines populations selon
leur classe d'âge sont créés et pratiqués
dans ce qu'on appelle « les banlieues » pour
une intercompréhension exclusive et défier l'école
et l'écriture.
L'anglais, ou plutôt l'anglo-américain,
gagna au cours de ce siècle le rang de langue internationale,
suivant en cela la prééminence du dollar, établie
dès la fin de la Première Guerre mondiale. S'il était
chic aux yeux de la mère de la comtesse du Pange, vers la
fin du XIXe siècle, de prononcer « allô »en
prenant l'accent anglais, il est aujourd'hui indispensable pour
l'exercice de nombreuses professions comme pour les voyages de savoir
s'exprimer en cette langue. Une polyglossie s'installe pour les
membres des nations autres qu'anglophones - et, aux États-Unis,
l'espagnol devient la seconde langue de la Fédération.
Tous les citoyens du monde occidental apprirent dans
la seconde partie du XXe siècle à lire et à
écrire selon les canons de la langue des clercs. Et dans
le même mouvement il fallut souvent apprendre à taper
à la machine, à pratiquer la sténographie,
officielle dans un cadre professionnel, individuelle pour l'élève
ou l'étudiant qui prend des notes de cours ; il fallut écrire,
vite, parfois beaucoup et même de façon lisible. C'est
dans cette situation qu'arriva la micro-informatique, donnant à
ceux qui écrivent la possibilité de produire leurs
textes sous cette forme impersonnelle et claire qui avait signifié
jusque-là le privilège de l'imprimé.
Ce ne sont pas les écritures des langues qui
ont connu un bouleversement en ce siècle, mais les langues.
Internet survient dans un monde massivement éduqué
aux écritures, habitué à la (re)production
de textes en masse et convaincu d'une nécessaire polyglossie.
L'invasion des chiffres
Le XXe siècle, et surtout sa seconde partie,
a passionnément aimé écrire le monde avec des
chiffres. Statistiques et pourcentages, dénombrements de
toutes sortes ont envahi nos journaux, nos émissions de radio
et de télévision, nos discours politiques et notre
univers social. En 1949, Claude Lévi-Strauss demandait à
un mathématicien d'interpréter les structures élémentaires
de la parenté en signes arithmétiques, dans les années
1960 les mathématiciens assuraient que si la théorie
des ensembles était enseignée aux jeunes, plus jamais,
jamais plus ! ils ne seraient les victimes d'idéologies
dangereuses. Professeurs, journalistes, technocrates précédant
le public, qui ne fut pas, il est vrai, si naïf, ont vu dans
les expressions chiffrées non seulement la source d'une autorité
difficile à contester, alors qu'une expression dans la langue
laisse place à l'argumentation, mais surtout quelque chose
de stable, d'objectif, d'indépendant des lieux et des personnes,
quelque chose de plus vrai.
Ce n'est qu'à la fin des années 1980,
en France du moins, que se produisit le désenchantement de
l'écriture arithmétique. Michel Cicurel, par exemple,
qui, comme démographe, connaît bien les nombres et
les calculs, insista sur la critique des écritures chiffrées,
qui nécessitent une interprétation (1).
Mais que signifie, ici, interpréter? Les chiffres
écrivent des nombres ; ces nombres ne sont pas dans
la nature, ils ont été obtenus par des calculs à
partir d'enregistrements de données, par exemple sociales.
Un nombre n'a de sens, dans l'écriture chiffrée du
monde, que si est explicité l'ensemble des procédures
par lequel on est parvenu à le produire. Sylviane Gasquet-More
en donne un bon exemple : « On peut se demander
par quelle mystérieuse addition L'Événement
du jeudi parvient à nous annoncer que "99,8 % des
Français possèdent déjà un compte en
banque". 99,8 %, cela paraît tout de même beaucoup !
Car les nourrissons premier âge font aussi partie de l'ensemble
des Français... Cela voudrait dire aussi que toutes les femmes
au foyer disposent d'un compte personnel. La situation n'a en soi
rien d'impossible, mais de là à l'imaginer généralisée...
Comment dénombrer les Français ayant un compte en
banque ? Il est certes plus facile de dénombrer les
comptes que les personnes. Le journaliste aurait-il additionné
les comptes existant dans chaque banque, omettant que certains en
ont plusieurs ? Tout de même pas, puisqu'il nous prévient
de lui-même : "Et 60 % (des Français) ont
même confié leurs économies à deux banques
différentes"... Bon, admettons qu'il s'agit peut-être
seulement des Français de plus de dix-huit ans, ce qui est
déjà plus plausible. Mais, plus loin, il est précisé
qu'une bonne partie des RMistes, des S.D.F. ou des personnes âgées
sont rejetées par les banques... Si tout ce monde est écarté
des guichets, comment est-il possible que 99,8 % des Français
aient un compte en banque ? Mystère, on n'en saura rien
(2). »
Critiquer l'écriture du monde par des chiffres,
c'est revenir sur ce qui a permis l'énoncé d'un nombre,
c'est s'assurer de la validité de sa désignation.
En quelque sorte, il en va des nombres de nos écritures arithmétiques
comme des mots ; la compréhension, la discussion, la
vérité, la vie politique et sociale dépendent
de ce que nombres et mots désignent proprement leur référent.
Cela n'est jamais absolument acquis pour les mots, mobiles dans
les langues, entre les hommes multiples et leur monde mouvant ;
les nombres, dès lors qu'on leur a fait quitter l'empyrée
poétique des pures mathématiques pour entrer dans
le chaos du réel, ne sont pas plus fermes que les mots.
Mais j'avoue ne pas trouver indifférent que tout
le temps du règne social de l'écriture arithmétique,
disons de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l'an 2000,
a été employé à la création de
l'informatique, à l'invention et la diffusion de la micro-informatique,
à l'imagination, la construction et l'installation des réseaux.
L'Internet arrive dans un monde rompu à l'écriture
arithmétique, informé par les nombres, qui se pense
dans leur miroir, mais aussi lassé, qui ne place plus en
eux l'espoir de disposer enfin de signes sûrs et certains.
Vers la monnaie graphique
C'est dans le domaine de la monnaie que la mobilité
sémiologique du XXe siècle demeure la plus étonnantev;
je ne crois pas que l'on puisse
trouver dans les siècles de l'histoire moderne et contemporaine
pareil bouleversement continu ; seul le monde grec de la seconde
moitié du VIIe au Ve siècle avant notre ère
pourrait fournir un terme utile à la comparaison. Pour avancer
dans ce terrain trop difficile, je traiterai à part le support
des monnaies et leur référent.
La transformation des supports monétaires rend
visible le mouvement général qui est celui de l'amplification
de la création de monnaie par les banques du fait du crédit.
La circulation des billets de banque, entamée
en France dans le dernier tiers du XIXe siècle, devint générale
à la faveur, si l'on peut dire, de la Première Guerre
mondiale, qui rendit nécessaire que l'on dispensât
la Banque de France de rembourser ses billets en espèces
métalliques (l'étalon or régnait alors) et
que l'on élevât le maximum des émissions de
monnaie fiduciaire, en bref que l'usage de la fameuse planche à
billets de sombre mémoire fût partiellement libéré,
sous le contrôle du gouvernement.
Les chèques bancaires, déjà utilisés
au XIXe siècle, davantage en Angleterre, gagnèrent
les usages avant la Seconde Guerre mondiale et surtout après
elle, tandis que l'accès populaire aux organismes bancaires
et aux chèques postaux passait dans les moeurs. Du point
de vue sémiologique, le chèque est un document curieux ;
le papier porte l'impression des en-tête, adresse, identification
de la banque qui l'émet et le nom du client titulaire du
compte ; c'est lui qui écrit le montant, date et signe.
La banque imprime, le titulaire écrit à la main ;
la banque est une société, le titulaire un nom propre.
Au fond, voilà qui ressemble aux billets émis par
une banque centrale : ils sont imprimés, mais signés
des noms propres des responsables ; certes, ces signatures
sont imprimées, reproduites d'après un document autographe,
et leurs auteurs ne disposent pas, en signant, de leur propre argent.
Car le billet est une monnaie autonome, qui ne
nécessite aucune garantie autre que sa possession et favorise
l'anonymat, tandis que le chèque demande au signataire en
train de payer qu'il certifie de son identité. Le chèque
a mis au centre de l'échange de monnaie graphique les écritures
identitaires, signature du nom propre, carte d'identité,
précédant en cela la carte bancaire. Dans la mesure
où le billet non convertible en or signifia le début
de l'amplification de la création monétaire, le chèque,
au strict plan sémiologique, c'est-à-dire même
si son émission n'est pas synonyme de création de
monnaie, disperse cette amplification parmi les citoyens qui le
signent.
C'est la carte bancaire qui fit entrer les réseaux
de transfert de données numérisées dans notre
vie quotidienne, au cours des années 1980. La carte bancaire
porte le nom de carte de crédit et typifie un usage monétaire
fondé sur le crédit, puisque les dépenses des
agents s'organisent selon l'avenir - le salaire venant combler les
dépenses déjà faites - et non plus selon l'avoir,
où l'on dépensait ce que l'on avait.
Cette monnaie qui se laisse définir par le credit repose
sur la possession de la carte bancaire ; celle-ci ne libère
pas de l'attestation d'identité (signature pour une carte
à bande magnétique, code pour une carte a puce), mais
représente en soi une garantie : tout le monde n'en possède
pas et de loin, certaines personnes n'arrivent pas à intégrer
son usage, à signer d'un code, à gérer l'argent
virtuel. Cette garantie concerne moins des avoirs accumulés
sur un compte qu'un savoir.
Une bonne part de l'histoire du référent
monétaire au XXe siècle consiste en le détachement
des valeurs des pays anciennement industrialisés vis-à-vis
de l'or. Ce détachement, entamé en 1917 pour les monnaies
européennes, ne fut pourtant pas radical puisqu'elles se
rattachèrent alors au dollar, convertible en or jusqu'au
15 août 1971. Même si cela nous paraît aujourd'hui
franchement archaïque, le rapport des monnaies, et même
de la monnaie en son principe, à l'or resta longtemps fondamental ;
de fait, depuis la création de la monnaie frappée,
les monnaies soit consistaient en métal précieux,
soit se rapportaient à une monnaie de métal précieux,
soit restaient convertibles. Cela est si vrai que certains économistes,
dont Jean-Luc Gréau à la suite de John Maynard Keynes,
interprètent la grande dépression des années
1930 comme la réaction à la volonté de certains
gouvernements de « rétablir l'ancienne valeur
or de leurs monnaies respectives ou de s'en approcher le plus possible
(3) », ce qui passait évidemment par une déflation
des moyens de paiement, alors que la généralisation
de la monnaie graphique allait vers l'amplification sociale de la
création monétaire.
Le système de Bretton-Woods établi en 1944 était
centré sur le dollar, encore convertible en or, comme étalon
de change et moyen de paiement et instaurait entre les monnaies
des pays industrialisés des parités fixes et ajustables.
Ce furent les vingt-cinq glorieuses, de 1945 à 1970, temps
où les États régnaient sur leurs devises un
peu comme sur leur langue, une fois acquis le monolinguisme et la
scolarisation globale. Bretton-Woods signifia, certes, la rupture
à demi-mot vis-à-vis de l'or, mais à demi-mot
seulement ; car c'est bien les réserves d'or de la Federal
Reserve américaine qui furent menacées par les euro-dollars,
trop nombreux, et leurs propriétaires, qui pouvaient demander
la quantité d'or correspondant aux devises américaines
qu'ils possédaient. La décision brutale de Richard
Nixon de mettre fin à la convertibilité-or du dollar
dit assez bien que cette dernière n'était pas neutre
pour la définition des monnaies.
Le rattachement des monnaies à l'or définitivement
défait, il n'y eut plus que de la monnaie à l'écriture.
C'est dans cet environnement sémiologique que fleurit la
stagflation. Il est de l'ordre de la logique qu'en pur régime
graphique, quand les relations économiques ne s'expriment
qu'au travers de chiffres, la monnaie tende à se créer
par soi-même de façon systématique, à
croître, ce qui explique en partie et l'augmentation des salaires
de la période de stagflation et l'inflation. Qu'est-ce qui
pouvait redonner à la monnaie du corps, de la substance,
voire de l'inertie? Sans aucun doute, ainsi d'ailleurs que les Allemands
en donnèrent l'exemple, le lien social, c'est-à-dire
l'aptitude des citoyens à négocier, même quand
ils ont des intérêts divergents, à se parler,
à jouer ensemble le jeu de la parole faite de prévision,
d'intérêts bien compris et de solidarité, à
mettre en avant la parole dans leur langue comme régulateur
monétaire et, pour finir, comme « monnaie ».
Pratique à laquelle les Français, pour de profondes
raisons civilisationnelles, étaient pour le moins mal préparés.
Assez étrangement, la période de la stagflation
(1970-1983) est celle du développement anarchique des réseaux,
tandis que 1983 signe la date de naissance de l'Internet.
L'Internet arrive dans un monde où les monnaies
nationales ont rejoint les langues ; si l'écriture arithmétique
utilisée en masse pour exprimer le social a fini par faire
voir qu'un nombre n'avait pas en soi plus de vérité
qu'un mot, la monnaie a suivi le même chemin, mais sur un
autre versant des langues. Il ne s'agit pas ici de signification,
mais de consensus social, dans la parole et la désignation :
les signes linguistiques ont le sens que leur donnent les locuteurs
dans leurs expressions au cur de leurs échanges.
Ainsi en va-t-il donc des monnaies : elles sont fortes quand leurs
utilisateurs et créateurs savent, par le lien social, par
le sens qu'ils établissent entre eux, donner corps à
leur inconsistance graphique.
Après ce rapide survol des différents
systèmes de signes, auquel il faudrait ajouter le développement
de l'image, fixe puis mobile, de la photo à la vidéo,
il semblerait qu'une histoire des générations de ce
siècle serait possible, qui les différencierait non
point par les grands événements politiques, mais par
les transformations sémiologiques ; au fur et à mesure
de l'aventure des signes du XXe siècle, l'écart entre
les générations se fit plus grand, et plus forte la
sensation d'appartenir à une même classe - à
une communauté - auprès des égaux qui vibrent
et échangent dans les mêmes signes. Sans doute faudrait-il
aller plus loin ; on sait combien la langue allemande rassembla
les partisans de Hitler et le rôle de la radio dans la propagande
nazie. On n'ignore pas la passion pour la masse des régimes
totalitaires, en face des démocraties occidentales qui pensaient
le social dans l'écriture arithmétique - comme si
la masse portant un unique au pouvoir exprimait la négation
de l'écriture arithmétique...
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