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Les choses ne se passent jamais, décidément,
là où on les attend. La mode structuraliste s'est
retirée sans laisser beaucoup de résultats ni de traces.
Le paradigme linguistique dont on attendait monts et merveilles
se révèle rétrospectivement n'avoir été
qu'un mirage. Et puis on s'aperçoit que cette mobilisation
des esprits qu'on croyait vaine a tout de même porté
ses fruits, discrètement. Il s'est trouvé un esprit
original, à l'écart des feux de la rampe, pour tirer
de cette excitation générale autour du langage une
construction puissante et féconde. On commence à s'en
apercevoir, la « théorie de la médiation »,
élaborée par Jean Gagnepain dans des conditions longtemps
confidentielles, représente l'une des percées majeures
des sciences de l'homme au cours du dernier demi-siècle.
Il n'est que temps de le découvrir. C'est l'objet de ce dossier.
Il est publié quelques mois après la disparition
de Jean Gagnepain, le 3 janvier 2006, qui n'aura pu le voir, à
notre grand regret. Aussi prend-il naturellement la signification
d'un hommage à sa mémoire. Nous lui associons celle
d'Olivier Sabouraud, son vieux compagnon de recherche, présent
dans ce numéro, et décédé à son
tour le 23 février 2006, peu après nous avoir rendu
son article.
Linguiste, formé par les théoriciens de
« l'école de Paris », Vendryes, Meillet,
Benveniste, Jean Gagnepain est sorti des frontières du domaine
du langage en rencontrant les problèmes de l'aphasie. Les
suggestions de ceux-ci l'ont conduit à formuler une théorie
générale du fonctionnement de l'esprit, et plus précisément
encore de l'organisation de la rationalité humaine.
Arrivant, jeune professeur, à l'université
de Rennes, où il a fait toute sa carrière, il a eu
la chance de trouver, en la personne d'Olivier Sabouraud, un jeune
collègue neurologue ouvert au questionnement théorique,
avec lequel il a pu se plonger dans l'exploration de cette décomposition
expérimentale naturelle de la faculté d'expression
qu'opèrent les troubles aphasiques. Ce support clinique lui
a fourni les matériaux d'une véritable anthropologie.
Les leçons de l'aphasie l'ont amené, d'un
côté, à une relecture de Saussure et de son
idée du fonctionnement langagier, ce que ramasse, chez Gagnepain,
le concept fondamental d'« analyse » ; elles
l'ont conduit, de l'autre côté, à distinguer
quatre plans de l'activité rationnelle. Outre le signe proprement
dit, l'« outil », la « norme »
et la « personne » notions familières
dont Gagnepain renouvelle entièrement le sens constituent
autant de pôles opératoires à la fois indépendants
et associés, marchant ordinairement ensemble, mais que l'observation
clinique permet de dissocier. Le maniement des choses, le contrôle
du désir, le rapport aux autres ne sont pas moins des domaines
spécifiques de l'humain que le pouvoir d'expression ;
ils mobilisent des moyens comparables. On retrouve en chacun d'eux
une même capacité d'abstraction en acte dans un registre
différent, qui justifie d'y reconnaître une rationalité
incarnée, et un même mode de fonctionnement à
base d'analyse, dont l'analyse du signifiant et du signifié,
telle que l'avait entrevue Saussure, ne forme qu'un cas susceptible
d'être généralisé. Aux antipodes d'une
quelconque « immédiateté » de
ses données, l'esprit humain fonctionne à l'analyse,
c'est-à-dire à la « médiation »,
que ce soit dans le registre de la logique du signe, celui de la
technique (l'outil), de l'éthique (la norme) ou du social
(la personne).
Les articles réunis ici envisagent et présentent
les différentes faces du modèle. Modèle d'accès
difficile, mais dont la nouveauté et l'importance nous paraissent
mériter l'effort du lecteur. Olivier Sabouraud fait ressortir
l'intérêt heuristique de la caractérisation
de l'humain proposée par la théorie de la médiation
au regard des blocages actuels dont souffrent les neurosciences.
Hubert Guyard et Jean-Yves Urien reviennent sur l'enseignement des
aphasies et la distinction des quatre raisons à partir de
la clinique. Jean-Claude Quentel et Attie Duval montrent la nécessité
d'admettre l'existence d'une capacité éthique autonome,
représentant, de surcroît, un domaine à part
entière de la rationalité. Jean-Claude Quentel toujours,
en compagnie cette fois de Jacques Laisis, met en lumière
l'ancrage du lien social dans ce pouvoir propre d'abstraction et
de relation que représente en chacun de nous la personne.
Philippe de Lara, enfin, replace la démarche médiationniste
dans le champ contemporain de la philosophie du langage afin de
mieux en évaluer l'originalité et les apports.
L'essentiel de l'enseignement de Jean Gagnepain est
concentré dans les trois tomes d'un traité intitulé
Du vouloir dire, I, Du signe, de l'outil, II, De
la personne, de la norme, III, Guérir l'homme, former
l'homme, sauver l'homme (Bruxelles, De Boeck Université,
1993-1995). Signalons également, plus accessibles, ses Leçons
d'introduction à la théorie de la médiation
(Louvain, Peeters, 1994).
Nous remercions chaleureusement Jean-Claude Quentel
pour l'aide qu'il nous a apportée dans la conception de ce
dossier.
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