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N° 140 mai-août 2006
   
  Une nouvelle théorie de l'esprit : la médiation
 
 

  Les choses ne se passent jamais, décidément, là où on les attend. La mode structuraliste s'est retirée sans laisser beaucoup de résultats ni de traces. Le paradigme linguistique dont on attendait monts et merveilles se révèle rétrospectivement n'avoir été qu'un mirage. Et puis on s'aperçoit que cette mobilisation des esprits qu'on croyait vaine a tout de même porté ses fruits, discrètement. Il s'est trouvé un esprit original, à l'écart des feux de la rampe, pour tirer de cette excitation générale autour du langage une construction puissante et féconde. On commence à s'en apercevoir, la « théorie de la médiation », élaborée par Jean Gagnepain dans des conditions longtemps confidentielles, représente l'une des percées majeures des sciences de l'homme au cours du dernier demi-siècle. Il n'est que temps de le découvrir. C'est l'objet de ce dossier.
  Il est publié quelques mois après la disparition de Jean Gagnepain, le 3 janvier 2006, qui n'aura pu le voir, à notre grand regret. Aussi prend-il naturellement la signification d'un hommage à sa mémoire. Nous lui associons celle d'Olivier Sabouraud, son vieux compagnon de recherche, présent dans ce numéro, et décédé à son tour le 23 février 2006, peu après nous avoir rendu son article.
  Linguiste, formé par les théoriciens de « l'école de Paris », Vendryes, Meillet, Benveniste, Jean Gagnepain est sorti des frontières du domaine du langage en rencontrant les problèmes de l'aphasie. Les suggestions de ceux-ci l'ont conduit à formuler une théorie générale du fonctionnement de l'esprit, et plus précisément encore de l'organisation de la rationalité humaine.
  Arrivant, jeune professeur, à l'université de Rennes, où il a fait toute sa carrière, il a eu la chance de trouver, en la personne d'Olivier Sabouraud, un jeune collègue neurologue ouvert au questionnement théorique, avec lequel il a pu se plonger dans l'exploration de cette décomposition expérimentale naturelle de la faculté d'expression qu'opèrent les troubles aphasiques. Ce support clinique lui a fourni les matériaux d'une véritable anthropologie.
  Les leçons de l'aphasie l'ont amené, d'un côté, à une relecture de Saussure et de son idée du fonctionnement langagier, ce que ramasse, chez Gagnepain, le concept fondamental d'« analyse » ; elles l'ont conduit, de l'autre côté, à distinguer quatre plans de l'activité rationnelle. Outre le signe proprement dit, l'« outil », la « norme » et la « personne » — notions familières dont Gagnepain renouvelle entièrement le sens — constituent autant de pôles opératoires à la fois indépendants et associés, marchant ordinairement ensemble, mais que l'observation clinique permet de dissocier. Le maniement des choses, le contrôle du désir, le rapport aux autres ne sont pas moins des domaines spécifiques de l'humain que le pouvoir d'expression ; ils mobilisent des moyens comparables. On retrouve en chacun d'eux une même capacité d'abstraction en acte dans un registre différent, qui justifie d'y reconnaître une rationalité incarnée, et un même mode de fonctionnement à base d'analyse, dont l'analyse du signifiant et du signifié, telle que l'avait entrevue Saussure, ne forme qu'un cas susceptible d'être généralisé. Aux antipodes d'une quelconque « immédiateté » de ses données, l'esprit humain fonctionne à l'analyse, c'est-à-dire à la « médiation », que ce soit dans le registre de la logique du signe, celui de la technique (l'outil), de l'éthique (la norme) ou du social (la personne).
  Les articles réunis ici envisagent et présentent les différentes faces du modèle. Modèle d'accès difficile, mais dont la nouveauté et l'importance nous paraissent mériter l'effort du lecteur. Olivier Sabouraud fait ressortir l'intérêt heuristique de la caractérisation de l'humain proposée par la théorie de la médiation au regard des blocages actuels dont souffrent les neurosciences. Hubert Guyard et Jean-Yves Urien reviennent sur l'enseignement des aphasies et la distinction des quatre raisons à partir de la clinique. Jean-Claude Quentel et Attie Duval montrent la nécessité d'admettre l'existence d'une capacité éthique autonome, représentant, de surcroît, un domaine à part entière de la rationalité. Jean-Claude Quentel toujours, en compagnie cette fois de Jacques Laisis, met en lumière l'ancrage du lien social dans ce pouvoir propre d'abstraction et de relation que représente en chacun de nous la personne. Philippe de Lara, enfin, replace la démarche médiationniste dans le champ contemporain de la philosophie du langage afin de mieux en évaluer l'originalité et les apports.

  L'essentiel de l'enseignement de Jean Gagnepain est concentré dans les trois tomes d'un traité intitulé Du vouloir dire, I, Du signe, de l'outil, II, De la personne, de la norme, III, Guérir l'homme, former l'homme, sauver l'homme (Bruxelles, De Boeck Université, 1993-1995). Signalons également, plus accessibles, ses Leçons d'introduction à la théorie de la médiation (Louvain, Peeters, 1994).

  Nous remercions chaleureusement Jean-Claude Quentel pour l'aide qu'il nous a apportée dans la conception de ce dossier.