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N° 165 mai-août 2011
   
  L'histoire saisie par la fiction
 
 

  À première vue, les choses sont simples, le partage des domaines est bien établi : il y a d'un côté la connaissance des faits historiques, « tels qu'ils ont réellement eu lieu », et de l'autre, les œuvres d'imagination, qui peuvent à l'occasion se transporter dans le passé, mais dont le rôle est de plaire, non d'instruire.

  En réalité, la ligne de démarcation est moins nette qu'il n'y paraît. Pour commencer, la reconstitution de la réalité historique la plus exigeante sur le plan critique comporte une part incompressible de récit, comme l'a fait ressortir en particulier Paul Ricœur. Elle ne va pas sans conséquences pour le travail des historiens. Qui plus est, ensuite, la restitution du passé suppose toujours de l'évoquer en quelque façon, de le rendre représentable ou imaginable pour le lecteur. Il s'ensuit de puissantes contraintes pour l'écriture de l'histoire, inévitablement tentée d'emprunter des moyens à l'art. Par ailleurs, enfin, les fables peuvent posséder une manière de vérité, comme les historiens eux-mêmes nous ont appris à la déchiffrer dans des documents anciens. Cela reste une donnée permanente : il est au pouvoir de certaines fictions de s'élever à un autre genre de vérité que celui que livrent les faits positivement attestés.

  On comprend à partir de là l'éventuelle ambition des écrivains de se transporter dans l'histoire pour rendre à des événements ou à des personnages une vie plus « vraie » que celle qu'ils trouvent sous la plume des historiens de métier. Mais on comprend aussi bien l'éventuelle aspiration littéraire des historiens lorsque les limites de leurs sources leur interdisent d'accéder à des parties essentielles de la reconstruction de leur objet et que seules les voies de la suggestion poétique semblent en mesure de combler ces lacunes.

  Cette ambition et cette aspiration sont dans la nature de notre relation au passé et de nos moyens de l'appréhender. Elles demeurent le plus souvent à l'état de virtualités sourdes, contrôlées qu'elles sont par l'autorité de la discipline historienne et de ses méthodes, et plus encore par la force intrinsèque de la distinction entre vérité et fiction, que cette porosité des frontières n'empêche pas de conserver une pertinence inébranlable. Et puis il arrive que les digues se rompent, que le trouble s'installe, que les tentatives en divers sens se multiplient. Cela peut être parce qu'un élément du passé se met à prendre un tel relief dans la conscience collective qu'il réclame des moyens nouveaux de le rendre présent. Cela peut être, plus largement, parce que le rapport au passé tout entier change et demande une autre écriture pour le traduire, tant du point de vue savant que du point de vue populaire.

  Nous sommes, semble-t‑il, dans un de ces mouvements de redéfinition où les repères vacillent, où les lignes se déplacent, où les modes d'expression se cherchent. La fiction s'empare des faits ; la science des faits s'interroge sur ses rapports avec la fiction, quand elle n'est pas tentée d'expérimenter ses procédés. C'est à l'exploration des différents aspects de ce travail de remaniement qu'est consacré ce numéro.

  Son enjeu immédiat est sans mystère : il concerne au premier chef une séquence historique précise, le paroxysme tragique du XXe siècle, la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, leurs tenants et leurs aboutissants. Comme si une prise de conscience à retardement nous obligeait à revenir sur ces événements pour les inscrire autrement dans notre idée de nous-mêmes.

  Il est permis de se demander, toutefois, si cet objet brûlant ne constitue pas l'avant-garde d'une révision destinée à gagner, de proche en proche, le passé dans son ensemble. Et si, au travers de cette quête de la bonne manière de raconter l'histoire qui nous touche du plus près, il y allait de la manière de comprendre l'expérience historique en général ?

  Nous sommes particulièrement heureux d'accueillir dans ce numéro la première version inédite de l'ego-histoire de Georges Duby. Récemment retrouvée dans ses papiers, elle illustre les tourments de l'historien en proie à la tentation littéraire. Nous remercions Patrick Boucheron de son concours et Mme Andrée Duby de son autorisation.